A l'heure où l'Académie élabore son projet "CAP 2015" et réfléchit à ce que pourrait impliquer concrètement un objectif centré sur la citoyenneté (1ère priorité, objectif 3), on (re)lira avec intérêt le discours, récemment réédité*, qu'Henri Bergson avait tenu aux élèves du lycée Henri lV, à Paris, en 1892, à l'occasion de la traditionnelle remise des prix de fin d'année.
Certes, quelques passages sont insupportablement datés lorsque Bergson s'efforce de capter la bienveillance de son jeune auditoire en l'opposant implicitement aux "sauvages" et aux "races inférieures". Mais sa réflexion, qui vise à fonder l'éducation civique, n'a pas pour l'essentiel perdu de sa pertinence et de son actualité. Il récuse ainsi une politesse qui ne serait que simple mise en application des codes de civilité puérile et honnête :
"Je ne puis croire que des formules toutes faites, qui s'apprennent par cœur et sans la moindre peine, qui conviennent également au plus sot et au plus sage, (...) soient le dernier mot de la politesse". Il distingue ensuite une "politesse des manières" qui est, selon lui,
"un certain art de témoigner à chacun, par son attitude et ses paroles, l'estime et la considération auxquelles il a droit" et une "politesse de l'esprit", qu'il définit comme une "
espèce de souplesse intellectuelle" qui nous permet de communiquer avec chacun, par delà précisément la diversité et la singularité des occupations, des pensées et des attitudes des uns et des autres. Mais il place par dessus tout la "politesse du cœur" qui fonde précisément la citoyenneté : celle d'une "
république idéale, véritable cité des esprits, où la liberté serait l'affranchissement des intelligences, l'égalité, un partage équitable de la considération, et la fraternité, une sympathie délicate pour les souffrances de la sensibilité".
Parce qu'au fond, pour lui, le socle de la politesse, c'est l'amour de l'égalité. Notre première priorité.
Gérald CHAIX
Recteur de l'académie de Nantes
Chancelier des universités
* Henri Bergson, La politesse et autres essais, Paris : Payot & Rivages, 2008