Michel MAGNANT

Loft story: Darwinisme, totalitarisme et servitude

 

   

« L'émission télévisée de M6 « Loft story »  que suivent quotidiennement six millions de téléspectateurs, mobilise trois dispositifs : le Darwinisme social, la transparence totalitaire, la servitude volontaire.

"- Le « Darwinisme social » consiste à appliquer aux relations humaines le mécanisme de la sélection naturelle, mais moins réglée ici par l’aptitude à la survie, que selon l’arbitraire d’un verdict de masse : un public de cirque romain décide, à distance et sans frais, d’exclure et d’éliminer.

« Ainsi, se trouve comme légitimé par le nombre, le processus même de l'exclusion sociale - non plus provoqué par le mécanisme aveugle du marché - mais consenti et exercé par le cercle tout-puissant de ses congénères. À l'exigence civilisée de compréhension et de solidarité vis-à-vis d'autrui, se substitue la jouissance du pouvoir d'élection, de sélection et de ségrégation ; un tribunal de l'eugénisme social est alors dressé, sans scrupules, sans égards et sans appel.

« - La «transparence totalitaire» a été génialement préfigurée dans le roman de Georges Orwell «1984 » avant que d'être érigée en système de contrôle social absolu des actes et des pensées de tous et de chacun, par les grands totalitarisme du XXe siècle: elle consiste non seulement en une surveillance permanente des faits et gestes de chacun, mais en procédures de pénétration dans l’intimité même de la conscience – afin de débusquer et de prévenir tout germe de dissidence ou de critique, et au fond la liberté d’éprouver et de penser par soi-même.

«Ce dispositif  atteint à la perfection du genre dan l'émission en cause, où la distinction  essentielle à l'autonomie, de la dimension publique et de l'existence intérieure, est totalement abolie pour livrer, jour et nuit la personne en chacun des gestes et actes  les plus intimes, à l’épreuve du miroir sans tain, et de l’exhibitionnisme universel. »

«- Enfin, ces deux ingrédients seraient sans force sans l'intervention, cette fois personnelle, de la «servitude volontaire» décrite dès le XVIe siècle par l'ami de Montaigne, Étienne- De La Boétie. Il désigne par cette expression le consentement apparemment «libre» au pouvoir en place, et qui aboutit à lui confier corps et âme, l'entière disposition de soi-même moyennant quelques compensations flatteuses. Cet accord de soumission est au service d'une obéissance durable et sans failles, faute de quoi elle ne serait que contrainte haïssable ou calculatrice  et provisoire, et le pouvoir réduit à la condition de «tigre en papier».

« Loft story, quant à elle, réalise la connivence et l'exploitation à deux niveaux complémentaires : celui des candidats qui « choisissent » de participer, et celui des spectateurs qui « choisissent » de regarder …  Mais n'est-ce pas ici prostituer la notion de choix, qui suppose le libre examen de la conscience, la délibération sur le préférable, l'égard pour les conséquences sur soi-même et autrui, et enfin la possibilité inaliénable de l'objection et du refus ?

« Ce qui ici est appelé «choix» ne concerne pour les premiers que des inclinations éveillées ou stimulées par l'aiguillon narcissique, celui de l'image de soi, conjoint à l'appât du gain, ou de la carrière «starisée», obtenue sans patience, travail ni mérite. Il ne s'agit pour les autres que du ressort de l'indiscrétion pénétrant des destinées étrangères, mises à nu, exhibées en cage de verre, ou de l'appétence pour la pitié vague, voire pour le sadisme télécommandé et anonyme.

  « À ces manipulations, l'actuelle polémique - à l'exceptionnelle ampleur et vigueur semble apporter de salubres antidotes. Elle met en lumière la persistance d'un véritable espace public de confrontation, d'analyse, d'argumentation et de protestation – ainsi que l’engagement civique  dans des questions de société, qui concernent aussi pour chacun le sens d’une existence libre. aussi pour chacun le sens.

« Elle permet sans doute, aussi de mesurer que tous les contemporains ne sont pas prêts  à célébrer le «totalitarisme feutré» - non plus que l'apologie de la lutte de chacun contre chacun et tous en laquelle Hobbes faisait converger l'état de nature et l'état de guerre - et contre lesquels s'inscrivent tous les efforts fragiles de la civilisation et de l'instruction - en vue d'un monde habité en conscience et perfectible.  »

 

Michel Magnant est Professeur de Philosophie au lycée des Bourdonnières de Nantes (44)

le 8 juin 2001