"Découverte du monde contemporain"

LES VAINQUEURS SONT-ILS LES MEILLEURS ?

Dominances et hiérarchies

Fabien Génin Docteur en biologie du comportement

      Glossaire        Bibliographie 

 

 

               Le droit du plus fort est souvent considéré comme une loi naturelle. Cependant, si l'évolution darwinienne peut en effet être assimilée à une lutte impitoyable pour la survie individuelle, elle ne peut en aucun cas justifier moralement des comportements ou des pratiques humaines, et ne fait que décrire des mécanismes. Toutefois, l'être humain, comme toutes les espèces vivantes apparaît comme un produit de l'évolution darwinienne. Le principe de l'évolution des espèces ne repose pas seulement sur la sélection naturelle, mais aussi sur deux autres types de sélection. La sélection naturelle s'exerce sur la survie individuelle. La sélection sexuelle s'exerce sur le succès reproducteur. La troisième sélection, découverte dans les années 1970 explique l'apparition de la coopération dans un système de sélection individuelle. C'est la sélection de parentèle qui s'exerce sur l'apparentement des individus dans les groupes sociaux.

          Les conflits d'intérêt, qui chez les espèces solitaires sont limités par la territorialité, sont régulés étroitement dans les groupes sociaux. Ainsi, la dominance hiérarchique définie par la fréquence et l'orientation des interaction agressives, l'accès prioritaire à la nourriture, ou l'accès prioritaire aux partenaires sexuels peut être interprété comme un mécanisme de régulation des conflits. Les interactions agressives ont tendance à diminuer quand la hiérarchie est stabilisée. Le dominant se caractérise alors par une faible agressivité. Chez les chimpanzés, il intervient directement dans l'arbitrage des conflits.

        

 Parce qu'elles investissent davantage dans la reproduction, les femelles sont généralement plus sélectives que les mâles dans la recherche de partenaires sexuels. Comme elles ne peuvent pas évaluer directement la qualité des partenaires potentiels, elles s'en remettent le plus souvent à des traits indicateurs qui peuvent les renseigner indirectement. Ces caractères, sélectionnés par la sélection sexuelle expliquent le fort dimorphisme sexuel observé très souvent chez les Oiseaux. Chez les Mammifères, et en particulier chez les Primates, le rang hiérarchique semble être le critère de choix le plus important des femelles. Dans certains cas, les combats entre mâles font émerger un dominant qui acquiert automatiquement l'accès prioritaire aux femelles, sans choix préalable de celles-ci.

          Cependant, des études approfondies ne vont pas toujours dans ce sens. Premièrement, le rang hiérarchique, comme tous les traits de sélection sexuelle (couleurs, ornementations, armes) peut être trompeur et n'être corrélé à aucune véritable « supériorité ». Dans le cadre de la théorie des jeux, on parle souvent de tricheurs. Quand la corrélation entre le trait (couleur vive par exemple) et l'aptitude (forte résistance aux parasites, forte fécondité par exemple) fait défaut, on dit que les signaux sont malhonnêtes. Deuxièmement, les femelles elles-mêmes ne choisissent pas toujours les individus porteurs de ces traits. Chez les Primates par exemple, les tests de paternité ont montré que les animaux de rang hiérarchique inférieur avaient une descendance souvent aussi importante que les dominants ! Dans certains cas, les différences de comportement ne relèvent pas de différences qualitatives (dominant/dominé) mais de véritables stratégies ou tactiques alternatives, comme par exemple les accouplement furtifs. Les animaux de rang inférieur ou intermédiaire expriment généralement des comportements plus variés et plus riches destinés à détourner leur handicap. Ceci pourrait expliquer que les artistes, chez l'homme, sont rarement des dominants.

            Même quand la hiérarchie se met en place par des combats entre mâles, ces combats sont rarement violents. En effet, les combattants utilisent souvent des armes spécifiques différentes de celles utilisées dans la défense contre les prédateurs. Les combats sont souvent ritualisés et transformés en danses ou en parades. Chez le chimpanzé, les prétendants à la dominance font des parades d'intimidation très violentes destinées à impressionner les autres mâles. On parle alors de bluff. Chez l'Homme, le bluff est généralisé et s'organise en systèmes de valeurs transmis par la culture et qui légitiment les critères de dominance. L'argent en est l'exemple le plus frappant.

Enfin, s'il est vrai que la dominance tend à diminuer l'agressivité dans les groupes sociaux, le statut de dominé est extrêmement anxiogène, comme en témoignent souvent des taux élevés de corticoïdes (hormones liées au stress) chez les subordonnés. Ainsi, l'absence d'agressivité souvent observée chez les subordonnés s'apparente plus à une inhibition de l'action (Laborit), c'est-à-dire à une soumission qui peut s'avérer délétère. L'acceptation de son sort correspond alors plus à une aliénation (Marx) qu'à un véritable choix. La violence physique est alors remplacée par une violence symbolique (Bourdieu).

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GLOSSAIRE

Dimorphisme sexuel : Différence morphologique entre les mâles et les femelles d'une espèce. Exemple : le coq et la poule.

Dominance hiérarchique : La dominance hiérarchique est objectivée par l'observation d'un grand nombre d'interactions spontanées ou provoquées par la mise en compétition (pour la nourriture ou une femelle pour des mâles). Cette méthode a été initiée par des études portant sur la poule et sur l'enfant humain au début du 20ème siècle. Les interactions agressives ont tendance à disparaître quand la hiérarchie est stabilisée. Il est donc préférable d'observer les premières interactions entre individus non familiers, les interactions observées dans un groupe stable risquant de refléter davantage une contestation de la hiérarchie que la hiérarchie elle même. D'autres méthodes consistent à observer la priorité d'accès à la nourriture ou aux femelles par les mâles. La hiérarchie peut être linéaire, c'est-à-dire transitive (si A domine B et B domine C alors A domine C) ou non. Bien qu'abstraite, cette notion correspond, chez plusieurs espèces de singes à une représentation cognitive. Chaque individu du groupe connaît sa place dans la hiérarchie et est capable d'ordonner correctement les photos de tous les individus.

Evolution darwinienne: Principe de « descendance avec modification » (Darwin) qui explique l'histoire de la vie par un remplacement progressif des espèces par d'autres ayant abouti aux espèces actuelles. Le terme d'évolution, qui n'est pas celui de Darwin, introduit une connotation de progrès absente de la pensée de Darwin.

Primate : Ordre de Mammifères apparu il y a au moins 65 millions d'années, dont font partie les Lémuriens, les singes, les grands singes (Chimpanzés, Gorilles et Orangs-Outangs), et l'Homme.

Sélection : Principe favorisant le succès de certains caractères portés à l'origine par un nombre réduit d'individus puis envahissant progressivement la population, du fait d'une meilleure survie (sélection naturelle), d'un meilleur succès reproducteur (sélection sexuelle), ou d'un succès collectif dû à la coopération entre individus apparentés (sélection de parentèle).

Signal honnête / signal malhonnête : En sélection sexuelle : Un signal est dit honnête s'il renseigne effectivement les femelles sur l'aptitude du mâle (par exemple, la couleur vive est associée à une bonne résistance aux parasites) et malhonnête s'il n'est lié à aucune aptitude (le mâle est par exemple de couleur vive mais stérile).

Théorie des jeux : Théorie d'abord utilisée par l'armée et les économistes et utilisant des modélisations mathématiques et informatiques pour tester des hypothèse de mécanisme et faire des prédictions.

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BIBLIOGRAPHIE

Bourdieu, P. La domination masculine. Seuil.

Dawkins, R. Le gène égoïste.

de Waals, F. La réconciliation chez les primates. Flammarion. Eibl-Eibesfeldt, I. Ethologie - Biologie du comportement. Ophrys. Goodall, J L. Les chimpanzés et moi.

Gould, S J. Les coquillages de Léonard. Seuil.

Laborit, H. La légende des comportements. Flammarion. Laborit, H. L'éloge de la fuite.