Question de vocabulaire

 

Ethique et Technologies de l'Information et de la Communication appliquées à l'Enseignement ?

 

a)      Technique ou technologie

b)      Information, communication, information et communication ou transmission

c)      Enseigner, élever, former, instruire, éveiller, éduquer …

d)      Ethique ou morale

 

De quoi parlons-nous exactement?

 

 

a)      Technique ou technologie ?

 

- Technique : 

 

Schématiquement :  1. Etymologiquement, tékné en grec signifie "Art, Savoir-faire"

2. Ce "Savoir-faire" peut être   -  non verbalisé

- verbalisé

- relié au savoir scientifique            

 3. Conséquences anthropologiques

4. Conséquences civilisationnelles quant au sujet d'aujourd'hui

 

 

                                                                                     

Dans le détail :  Dérivé du grec tékhné, ce mot est d'abord synonyme d'art et désigne un savoir-faire traditionnel permettant d'obtenir à volonté un résultat donné. Ce savoir-faire peut reposer sur une expérience non verbalisée et peu codifée ce que l'on dénomme communément le « tour de main » ; il se transmet alors par expérience et imitation (apprentissage). Mais il peut également être verbalisé et reposer sur une codification explicite décrivant les procédures à suivre pour obtenir le résultat attendu (règles, recettes). Il peut enfin être relié à la connaissance scientifique des réalités concernées et être organisé dans une structure économique. Les relations entre le savoir scientifique et les procédés techniques sont complexes.

Dans toute société humaine existe nécessairement un savoir technique, lequel précède donc chronologiquement le savoir scientifique; cela n'implique nullement que ce dernier en découle. Il y a une histoire propre des techniques qui interfère avec celle des connaissances scientifiques. Cette histoire dépend d'un rapport à un univers d'objets techniques, c'est-à-dire artificiels et finalisés. Mais l'évolution des techniques tient notamment à leur statut au sein des sociétés : on peut avoir des techniques non réfléchies, des techniques codifiées et rationnelles faisant l'objet d'une recherche constante en vue de leur amélioration (c'est le sens du mot tékhné chez les philosophes grecs), elles peuvent être aussi l'apanage de certaines corporations et rester secrètes.

La civilisation industrielle suppose une culture technique complexe. Le statut social de cette culture est souvent dévalorisé, par rapport à une culture de type littéraire et esthétique, voire purement scientifique. Dans l'histoire de la philosophie occidentale, on a ainsi souvent opposé la théorie, occupation désintéressée, relevant de l'activité noble de la pensée, et la technique, savoir-faire intéressé, engagé dans la matière et par conséquent de nature inférieure : « L'importance et le développement de sciences techniques tiennent à diverses particularités de l'état des nations civilisées, et ne sont nullement en raison de l'importance et du rang philosophique des sciences spéculatives auxquelles il faudrait les annexer » (Cournot, Essai sur les fondements de nos connaissances). (Lire à ce propos, François DAGOGNET, L'invention de notre monde L'industrie: pourquoi, commet?, Encre Marine, 1995

 

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a)       Technique ou technologie

b)       Information, communication, information et communication ou transmission

c)        Enseigner, élever, former, instruire, éveiller, éduquer …

d)      Ethique ou morale

 

-         Technologie :

 

Schématiquement : 1. Etymologiquement - discours ayant pour objet la technique

2. XVIIIième siècle - étude des différentes techniques pour en accroître les performances

3. Aujourd'hui - le terme est utilisé en lui intégrant certains paramètres industriels, sociaux …                                

   4. Conséquences : la technique asservie aux finalités sociale s'émancipe à travers la technologie, acquière une certaine autonomie jusqu'à imposer ses valeurs à la société

 

                                                                             

 

Dans le détail : La technologie est aussi ancienne que la technique si on entend

par là qu'elle en est l'étude ou la théorisation; elle a connu historiquementdifférentes modalités qui correspondent chacune à l'état de développement des techniques.

La technologie fut d'abord le discours ayant pour objet la technique comme ensemble des techniques; elle devint ensuite, à l'Age classique, la description des techniques grâce à  un savoir a priori  qui en permettait l'exposition raisonnée. Mais dés la fin du XVIIIième siècle et la révolution industrielle, il faut entendre par là l'étude des diverses techniques permettant d'en accroître les performances et la diffusion en leur assurant un fondement scientifique. Aujourd'hui, le terme est communément utilisé pour inclure dans le développement des processus techniques certains paramètres en provenance de leur environnement social et industriel. Fondamentalement, les techniques sont d'abord des pratiques liées à l'organisation d'une société et ayant pour finalité la production d'un ensemble de biens nécessaires à la conservation et au développement d'un type de société.

La technologie repose donc sur une double articulation, d'une part entre les techniques et le domaine qui leur sert de fondement, d'autre part entre les biens caractéristiques d'une société et leurs procédés de fabrication. La logique de ces deux  deux instances n'est pas la même, bien qu'elles soient inséparables : il y a entre elles un conflit permanent de finalités. Historiquement, la technique semble en un premier temps asservie aux finalités sociales, mais à mesure qu'elle est théorisée grâce aux sciences et quuainsi son efficacité augmente, elle acquiert une autonomie relative qui lui permet d'agir sur les finalités sociales, d'en révéler ou d'en engendrer de nouvelles. Ce conflit n'est jamais résolu une fois pour toutes.

 

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a)       Technique ou technologie

b)       Information, communication, information et communication ou transmission

c)        Enseigner, élever, former, instruire, éveiller, éduquer …

d)       Ethique ou morale

 

b)      Information, communication, information et communication ou transmission :

 

-         Information :

Dans le langage courant une information est une connaissance, un savoir ou un contenu de sens qu'un locuteur détient, qu'il peut transmettre à d'autres ou garder pour soi, et dont il peut se servir pour calculer une action stratégique. Cette notion commune d'information joue un rôle central dans la description des relations de pouvoir (cf. l'adage : « l'information est un pouvoir »), dans l'interprétation des actions du pouvoir ou encore dans l'analyse des relations internationales. Elle fait aussi partie du réseau conceptuel spécifique à la sémantique de l'action : elle est une des ressources dont les acteurs se servent pour rendre compte rationnellement de la rationalité de leurs conduites respectives. Elle relève par ailleurs d'une problématique de l'organisation : l'information est un vecteur de l'organisation au sens où la disposition de « données » permet de rationaliser l'agencement et la régulation d'un système complexe. A un niveau supérieur, elle devient un vecteur de l'automatisation d'un certain nombre d'opérations et de savoir-faire. Enfin la notion d'information est partie intégrante du cadre d'accountability de la communication médiatique dans la société moderne : informer est une des tâches essentielles des médiateurs qui relèvent des métiers de l'information, et constitue de ce point de vue une activité sociale qui a ses règles propres, s'insère dans des cadres institutionnels spécifiques et s'appuie sur des jeux de rôles propres à la culture moderne .

 

A côté de cette notion commune d'information, il y a celle qui a été élaborée par la théorie mathématique de la communication. Il s'agit alors d'une notion purement probabiliste. Issue de l'ingénierie téléphonique, la théorie de Shannon est une théorie du rendement informationnel : elle vise à mesurer ce qu'apporte un message à un récepteur, et à analyser les facteurs qui peuvent affecter sa transmission. C'est une théorie qui exclut systématiquement la signification des messages transmis, « l'aspect sémantique de la communication », pour ne prendre en compte que les conditions de réalisation et la forme d'un contenu d'information. Certains pensent aujourd'hui que ce cadre conceptuel et le schéma de la communication qui lui est lié, constituent un obstacle épistémologique important à une meilleure connaissance des conditions d'usage du langage, et plus largement, de la base communicative ou interactionnelle de l'activité sociale. F. Jacques par exemple doute fort qu'on puisse « sauver la notion d'information » comme notion utilisable pour rendre compte de la communication de contenu de sens, dès lors qu'on les considère comme étant produits conjointement et coopérativement par les participants au processus de communication. En sociologie, les ethnométhodologues défendent une thèse équivalente ; et ils ont proposé un modèle strictement processuel de la compréhension commune. De son côté H.L. Dreyfus doute aussi qu'on puisse rendre compte des comportements ordonnés des êtres humains à l'aide du modèle informatique conçu à partir du calculateur numérique. Il a identifié et critiqué les postulats sous-jacents à cette tentative de rendre compte des comportements  intelligents des êtres humains en termes de traitement de l'information : outre qu'ils reposeraient sur une interprétation contestable du fonctionnement du cerveau, ils requièrent la croyance en la possibilité de ramener la totalité du monde à une collection de faits élémentaires et distincts, traduisibles en "données", dont on suppose qu'ils sont reliés par des règles explicitables.

 

- W Escarpit, Théorie générale de l'information et de la communication,Paris, Hachette Université, 1976.

- F. JACQUEs, L'Espace logique de l'interlocution, Paris, PuF, 1985.

- C.E. SHANNON et W. WEAVER, The mathématical Theory of Communication , trad. fr., Paris, CEPL, 1976.

 

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d)       Ethique ou morale

 

-         Communication :

Le terme « communication » apparaît dans les langues française et anglaise aux XIV-XV siècles avec une acception proche du latin communicare (être en relation avec ; partager ; mettre en commun). A partir des XVI-XVII siècles, le terme désigne en outre ce qui est mis en commun, puis l'acte de faire part de quelque chose, de transmettre. Vient s'y ajouter au XVIII siècle une idée de passage d'un lieu à un autre, de transport et de voie d'échange ; ainsi parlera-t-on désormais de moyens et de voles de communication. Au XX siècle, le terme a été utilisé, comme quasi équivalent d'"information", pour désigner globalement les nouvelles institutions et techniques de diffusion de masse - presse, radio, télévision -, les « industries culturelles » (cinéma, par ex.) et la publicité. Mais il sert aussi à catégoriser l'activité spécifique d'un corps de spécialistes de la médiation sociale et de la diffusion de messages.

 

La communication oscille entre une définition large et une définition étroite. Dans le premier cas, elle englobe les diverses formes de l'échange social : à la fois action de communiquer et résultat de cette action, elle se confond avec la substance même de la vie en société. Dans sa définition étroite, la communication, élément parmi d'autres de la réalité sociale, désigne ceux des échanges sociaux qui empruntent le canal des techniques les plus diverses, depuis la presse à imprimer jusqu'à l'ordinateur et le satellite, en passant par la radiodiffusion et ses multiples alliés. Baptisées médias, ces techniques amplifient ou compromettent les échanges entre les groupes ou entre les individus.

 

En son sens originaire, échange et circulation de biens et de personnes, d'un lieu à un autre, par l'intermédiaire de « voies » naturelles ou artificielles. A noter l'extension contemporaine du sens de ce terme, sous l'influence du structuralisme, de la cybernétique, de la biochimie moléculaire, bien au-delà du langage humain et animal, à toute transmission efficace d'une structure. Ainsi les ADN, émetteurs et récepteurs de signaux, établissent entre les celIules une communication, grâce a quoi le vivant unifié peut à son tour entrer en communication avec les êtres du monde extérieur.

 

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-         Information et communication :

La communication peut, à partir de son étymologie, être considérée comme la mise en commun et l'échange d'informations. Tandis que l'information, en tant qu'ensemble de procédures, privilégiant la transmission et le traitement des données, hors le temps ou avec la prise en compte d'un temps homogénéisé et quantifié, emprunte volontiers des images physiques, énergétiques, thermodynamiques, électriques, la communication nous semble plutôt de l'ordre des processus (métaphores du vivant), toujours explicitement référée à une temporalité, quand ce n'est à une histoire. La communication suppose des situations où des partenaires, en relations directes, échangent des significations et produisent, de ce fait, des effets de sens, beaucoup plus encore que des effets de force. Là où l'altération pouvait, dans la logique précédente, apparaître comme une nuisance (changement de bien en mal, falsification, dénaturation), elle est, ici, une des caractéristiques essentielles du processus de communication. Celui-ci suppose, en effet, la reconnaissance d'une hétérogénéité, de différences, entre les partenaires, tenant à leurs back-grounds, histoires, formations, expériences, respectifs, ainsi qu'au jeu des intérêts en fonction desquels ils se positionnent les uns par rapport aux autres. Il n'est donc nullement excessif de dire que la communication, entre deux ou plusieurs partenaires-adversaires, est toujours, au moins potentiellement, conflictuelle, même si, au-delà de ces différences et divergences, il y a place, à travers la négociation, pour des convergences, des compromis et des accords. D'autre part, l'univocité, attendue du code et du respect des procédures, peut se concevoir dans la perspective de l'information mais ne correspond en rien à la réalité de la communication. C'est pourquoi l'interprétation (démarche herméneutique) prendra une importance beaucoup plus grande sur ce versant. Au lieu de prétendre réduire l'équivocité et la polysémie, réputées nuisibles, on cherchera plutôt à se « familiariser » avec elles, pour permettre un jeu plus subtil, plus nuancé, donc plus riche, du langage et de la communication. Enfin, si la visée de la communication, de toute communication, l'intention réciproque de signifier quelque chose à quelqu'un, est bien comprise il faut admettre que la transformation du message d'un interlocuteur à l'autre est légitime, sinon nécessaire. Sans cela il n'y aurait pas réappropriation du message, des contenus d'information et de signification. A la limite, l'information peut être étudiée seulement dans une perspective fonctionnelle (fonctionnement-dysfonctionnement) alors que la communication suppose toujours l'enchevêtrement des dimensions symboliques et fonctionnelles. C'est cette dimension symbolique qui aidera, justement, à comprendre les aspects rituels, éventuellement les composantes sacrées, religieuses, culturelles, conviviales, qui s'attachent toujours plus ou moins aux phénomènes de communication, en plus de leurs visées fonctionnelles propres plus aisément perçues.

 

J. ARDOINO, Information et Communication, Editions d'Orgaisation, Paris, 1964 ; Communications et relations humaines, Bordeaux, 1966.

 

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-         Transmission :

 


 


Régis Debray, Transmettre, Editions Odile Jacob, 1997, 120F.

                              Lisons Régis Debray sur ce sujet. Les caractères gras sont de notre fait.

 

p.17 "Si la communication est essentiellement un transport dans l'espace, la transmission est essentiellement un transport dans le temps. La première est ponctuelle ou synchronisante, c'est une trame: un réseau de communication relie surtout des contemporains (un émetteur à un récepteur simultanément présents aux deux bouts de la ligne). La seconde est diachronique et cheminante, c'est une trame, plus un drame: elle fait lien entre les morts et les vivants, le plus souvent en l'absence physique des « émetteurs ». Qu'elle ordonne le présent à un passé lumineux ou à un futur salvateur, mythique ou non, une transmission ordonne de l'effectif à du virtuel. Le temps, paramètre extérieur des communications (même si les télécommunications, en surmontant les distances, affectent obligatoire ment les délais et les vitesses), est ici un critère interne d'appréciation. La communication excelle en abrégeant, la transmission en prolongeant (quitte, dans ce but même, à condenser ses formes d'expression: devise, logo, apologue, parabole, etc.). Religion, idéologie: les diverses rubriques de la transmission ont en commun de vouloir déjouer l'éphémère en jouant les prolongations - surtout en Occident.  […] Aussi chacun des termes nous fait-il changer d'échelles et d'unités chronologiques: là, l'opérateur calcule en jours, en minutes et en secondes; ici, en décennies, sinon en siècles et millénaires. Nous transmettons pour que ce que nous vivons, croyons et pensons ne meure pas avec nous (plutôt qu'avec moi). […] La transmission procède géographiquement, elle cherche à occuper de l'espace, prend la forme de trajets et d'emprises mais c'est pour mieux faire histoire (le dur désir de durer faisant flèche de tout chemin). Elle se propulse dans le milieu environnant mais pour faire souche, et patrimoine; et ne s'aventure au loin que pour accroître ses chances de ne pas mourir. Alors qu'une société de communication tendra à valoriser le déchet et le flux, le précaire ou l'instantané, la profondeur de temps donne à la transmission un relief, une dimension singuliers. Perdurer est ici crucial, et là, accidentel. L'évanescence du message compromet une transmission, sans disqualifier une communication. Dans la discipline ainsi nommée, on a coutume de distinguer les messages selon leur nature - sonores, visuels, écrits, audiovisuels. En matière de culture, la sauvegarde d'un sens compte plus que la question des organes de sens (audition, vision, etc.), le rebond et la reprise de l'information importent plus que son canal ou sa nature.

 

Politique. Les hommes communiquent; il est plus rare qu'ils transmettent. À l'horizon individualiste de la communication, où la matrice un-un (le binôme émetteur/récepteur) a longtemps marqué l'étude des diffusions industrielles un-tous (lesquelles commencent avec Gutenberg et non avec MacLuhan, avec la gravure et non avec la photo), s'oppose à nos yeux la nature militante et souffrante de toute transmission. L'individu isolé, cette fiction communicationnelle, opère ici en tant que membre d'Un groupe (fût-ce celui qu'il veut fonder), et dans les procédures codées qui signalent sa distinction d'avec les autres groupes. C'est bien pourquoi on peut dire que l'environnement naturel me communique des informations - visuelles, tactiles, olfactives, etc. -, ou encore que les animaux émettent et reçoivent des messages (dont s'occupe en particulier, et fort bien, la zoosémiotique). Mais on ne peut dire des animaux, pas plus que de mon milieu physique, qu'ils transmettent à proprement parler. Tout est message, si l'on veut - des stimuli naturels aux stimuli sociaux ou des signaux aux signes -, mais tout ne fait pas héritage. Et celui-ci n'est jamais l'effet d'un hasard. De même y a-t-il des machines à communiquer, mais non à transmettre, et l'on pourrait à la limite définir une transmission comme une télécommunication dans le temps où la machine est une interface nécessaire mais non suffisante et où le « réseau » aura toujours double sens. Le canal unissant les destinateurs aux destinataires ne s'y réduit pas à un mécanisme physique (ondes sonores ou circuit électrique) ni à un dispositif industriel (radio, télé, ordinateur), comme pour la diffusion de masse. La transmission ajoute à l'outil matériel de la communication un organigramme, en doublant le support technique par une personne morale. Si la vie se perpétue par l'instinct, l'héritage ne va pas sans projet, projection qui n'a rien de biologique. La transmission est charge, mission, obligation culture.

 

Communication et transmission ont l'une et l'autre affaire à du « bruit ». Mais à la toile de fond de l'univers physique se superpose ici l'adversité de l'univers social. Toute communication a un coût, puisque aucun appareil ne peut, sans dépense d'énergie, extraire un signal du bruit ambiant, en neutralisant le parasitage accidentel du signal. Mais l'opérateur d'une transmission symbolique, en plus des crachouillis du haut-parleur, doit aussi affronter les crachats de ses adversaires et concurrents. Le « bruit » n'est plus ici défaut ou désordre inintentionnel, mais conflit au sein d'une médiasphère, où comme dans la biosphère il n'y a pas de place pour tout le monde. Voilà qui suffit à faire peu ou prou de toute entreprise de transmission une opération polémique, requérant une compétence stratégique (à s'allier, filtrer, exclure, hiérarchiser, coopter, démarquer, etc.), et qui peut s'appréhender comme une lutte pour la survie au sein d'un système de forces rivales tendant soit à s'éliminer entre elles par disqualification soit à s'annexer l'une l'autre par phagocytose.

 

Dans la sphère sociale, toutes choses égales par ailleurs, l'acte de communiquer (tout et n'importe quoi) est naturel. La transmission appartient à la sphère politique, comme toutes les fonctions servant à transmuer un tas indifférencié en un tout organisé. Elle immunise un organisme collectif contre le désordre et l'agression. Gardienne de l'intégrité d'un nous, elle assure la survie du groupe par le partage entre individus de ce qui lui est commun. La survie de ce qui ne relève pas des programmes vitaux de base - alimentaires ou sexuels - d'exécution automatique, mais de la personnalité collective qu'il tient de son histoire. Si la communication est interindividuelle, la transmission a des méthodes collégiales et des cadres collectifs. C'est un enjeu de civilisation. Elle opère en corps (corps de métier, corps mystique, corps enseignant - sorciers, bardes, anciens, aèdes, clercs, pilotes, maîtres, catéchistes) pour faire passer d'hier à aujourd'hui le corpus de connaissances, de valeurs ou de savoir-faire qui assoit, à travers de multiples aller-retour, l'identité d'un groupe stable (confrérie, académie, Église, corporation, école, parti, nation, etc.). Son fil rouge. La rampe à tenir. Le garde-fou, le garde-corps. À la crucialité de la fonction répond la discrète gravité qui auréole le mot. « L'essentiel est acquis, la flamme aura été transmise, le flambeau sera repris. » On communique à tout va. On transmet le feu sacré, le capital (à commencer par le péché), le patrimoine ce que doit assimiler le blé qui lève pour que le pain garde son goût. Les grands secrets (de famille, d'État, du Livre, des coeurs, des longitudes, des métaux, du métier, du parti, des dieux, de la nature). Ceux dont la préservation donne à une communauté sa raison d'être et d'espérer. Ceux qu'on n'a le droit ni d'oublier ni de garder pour soi, dont la dilapidation équivaudrait à une forfaiture intime. Ceux qu'on ne livre pas entre deux portes, mais auxquels on initie, par degrés, avec le coeur et l'esprit. Un journaliste communique, un professeur transmet (différence des informations aux connaissances). Un notaire règle des successions, un prêtre assure une tradition (différence des actes aux rites). Pour communiquer, il suffit d'intéresser. Pour bien transmettre, il faut transformer, sinon convertir. Ici, crainte et tremblement, c'est le résultat qui fait critère (aussi ne conçoit-on pas un enseignement sans contrôles, examens ou concours).

 

Trans. Le plus décisif, en fin du compte, est le préfixe qui dit le défilé des médiations, la peine et le voyage. Rien de poétique ici. Ouvrez le dictionnaire. « Transmission (1765, en parlant des signaux électriques. 1869, télégraphiques). Déplacement d'un phénomène physique ou de ses effets lorsque ce déplacement implique un ou plusieurs facteurs intermédiaires, capable d'affecter le phénomène. » Pas de transmission de mouvement, au sens mécanique, sans des organes de transmission (arbre à cames, cardan, poulie, courroie). Pas de transmission de maladie, au sens épidémique, sans un milieu pathogène et un agent infectieux. Il est des communications immédiates, directes, joyeusement transitives. Transmission s'impose a nous, au contraire, par son caractère processuel et médiatisé, qui conjure toute illusion d'immédiateté. La médiologie se voue aux corps moyens et mitoyens, à tout ce qui fait milieu dans la boîte noire d'une production de sens, entre un in-put et un out-put. Milieu: c'est bien parce qu'il y a réfraction qu'il y a dégradation. Le « coefficient de transmission » (ou rapport de l'intensité d'un rayonnement après traversée d'un milieu donné avec l'intensité initiale) affecte aussi les sources émettrices d'abstractions immatérielles.

 

En résumé, si on ne peut, in vivo, séparer complètement les deux notions, on se gardera de les confondre, en subordonnant in vitro la plus moderne à la plus ancienne, qui nous semble à la fois plus intégrative et plus rigoureuse. Un processus de transmission inclut nécessairement des faits de communication; l'inverse peut ne pas se produire; le tout primera donc la partie. Réfléchir le « transmettre » éclaire le « communiquer », mais l'inverse ne vaut pas. Un étudiant frais émoulu du cursus « sciences de la communication » ignorera d'où vient et comment s'est constituée la religion majoritaire en Occident, mais un curieux qui aura suivi à la trace, en médiologue, « la propagation admirable des vérités de la foi » au cours des quatre premiers siècles de l'ère chrétienne aura glané au passage quelques lumières sur les « sociétés d'information » de l'an 2000 (tourner le dos à un problème est souvent la meilleure façon de le poser). […]

 

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e)      Enseigner, élever, former, instruire, éveiller, éduquer …

 

L'instruction est le fait de communiquer à quelqu'un des connaissances. L'instruction s'adresse donc à l'esprit à la raison raisonnante et la raison raisonnable. Elle n'est pas donnée immédiatement, sans effort, sans travail, sans une certaine violence (Cf. Allégorie de la caverne, République VII, 514a-517c ...). L'instruction  s'oppose donc logiquement à ce que l'on entend ordinairement par "éducation". L'éducation s'applique surtout au développement des habitudes,  des règles de conduites individuelles et collectives, du caractère,  de la personnalité et de la moralité. Elle s'adresse au sentiment et est plus affaire d'amour et de bienveillance que de science à proprement parlé.  (Lire Montaigne , Essais, III, 8. / Pascal, Préface au traité du vide dans Traités scientifiques. / Aristote, Ethique à Nicomaque. / Hannah Arendt, La crise de l'éducation dans La crise de la culture. Rousseau, L'Emile. ...)

Mais si on peut logiquement opposer instruction et éducation peut-on pratiquement le faire? Peut-on transmettre les connaissances qui constituent notre civilisation sans communiquer la manière toute particulière que nous avons de les habiter, de les vivre, de les ressentir au plus profond de notre être (valeur ontologique du savoir par opposition à la valeur commerciale)? Si l'instruction est une science, l'éducation est un art. Mais une instruction sans éducation est inaccessible, inutile et vécue comme absurde? Une éducation a-scientifique est archaïque, infantilisante, irresponsable voire criminelle? Une éduction-instruite, une instruction-éduquée est donc ce que recherche l'honnête homme quelque soit son temps lorsqu'il s'inscrit dans la tradition rationaliste. Le moyen pour y parvenir consiste dans l'éveil en l'homme de l'esprit au  libre usage de la raison critique et autocritique qui s'exerce sur des savoirs communs qui lui résistent (matières/disciplines/programmes) et qui s'éprouve en s'appliquant (formation) dans la vie.

 

 

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