Merci, Blaise Benoit, pour cette belle
méditation sur Nietzsche, à la fois savante et vivante.
Vous commencez par quelques citations bellicistes de
Nietzsche, qui mettent le conférencier en posture difficile,
dites-vous, mais aussi invitent à une lecture sans préjugé, en vue de
déterminer la signification mais aussi la valeur de la guerre dans la
pensée nietzschéenne.
Puis vous nous entraînez à la recherche des sources de
la notion de « guerre » chez notre auteur, en référence notamment
à Stendhal, à Homère et Eschyle qui nous conduisent à une véritable
métaphysique de la guerre (comme chez Héraclite par excellence),
d’une guerre qui n’est pas désordre absurde mais manifestation ou même
principe d’une conflictualité cosmique.
Cette recherche nous mène à la multiplicité des sens du
mot « guerre » dans le style métaphorique de Nietzsche et ce aux
niveaux microcosmiques des rapports inter-individuels (de la
rivalité salutaire et même de la fureur vertueuse, jusqu’en amour) et
des rapports intra-individuels (aussi bien dans le corps que dans
l’esprit, toujours en guerre intestine entre affects et humeurs), mais
aussi au niveau macrocosmique des rapports inter-étatiques où
la guerre manifeste et entretient la santé éthique des peuples (comme
chez Hegel notamment), l’adversité douloureuse étant un principe
civilisateur, un révélateur de grandeur, de noblesse, selon un
réalisme éthique peut-on dire et non pas prosaïque. Cela mène à « la
grande politique » : la grande guerre étant menée contre le
ressentiment, la petitesse et la bassesse qui rétrécissent la vie,
comme c’est le cas de la petite guerre d’un patriotisme mesquin.
Vous en venez alors au panbellicisme de
Nietzsche selon lequel la volonté de puissance structure toute
réalité selon des rapports de forces qui ne sont pas substantiels
ou statiques mais relationnels ou dynamiques, la volonté de puissance
interprétant métaphoriquement toute chose ou tout processus plutôt, la
création présupposant la destruction (avec tout ce que cela peut
présenter de dérangeant moralement).
En un dernier moment, vous nous proposez une
interprétation de cette conception panbelliciste quant à notre
thématique des rapports de la guerre et de la paix, Nietzsche
s’opposant frontalement ainsi à la thèse kantienne de la paix
perpétuelle par le droit (sans peut-être avoir lu Kant de très
près, dites-vous) : Nietzsche destitue la raison pratique
(c’est-à-dire la référence principielle à un devoir-être idéal) comme
relevant, au mieux, de l’illusion et, au pire, du mensonge, le
droit n’étant lui-même qu’une expression plus ou mois masquée d’une
force, ce que révèle la lecture de Thucydide (plus réaliste) qui
nous apprend que le droit n’est que l’envers solidaire de la guerre et
donc que la guerre et la paix sont de faux contraires. Le
panbellicisme de Nietzsche n’est donc pas un appel débridé à la guerre
barbare ou bestiale, mais une école de lucidité et de courage qui nous
montre la voie d’une sublimation qui acquiesce à la vie en tâchant de
l’embellir par l’art.
Vous concluez par une référence
à l’expérience vécue que Nietzsche a
faite des horreurs de la guerre, ce qui confère à son bellicisme
une vertu instructive.
ELEMENTS
DU DEBAT
Le premier moment du
propos du conférencier ayant été accordé à une recherche
généalogique en quête des sources de la pensée nietzschéenne de la
guerre, les questions ont d’emblée porté sur les rapports
de cette pensée avec celles de Darwin (non cité), de Kant et de Hegel
(cités). Pour ce qui est de Darwin, le conférencier tient à
différencier les concepts de « lutte pour la vie » et de
« volonté de puissance », puisque dans le premier cas ce sont
toujours les plus forts qui triomphent historiquement, alors que dans
le second ce sont souvent les plus faibles ; pour ce qui est de Kant,
chez qui « l’insociable sociabilité » présente bien aussi un
conflit des forces qui structure les rapports des hommes entre eux et
au monde, c’est un principe d’ordre téléologique qui fait sortir le
cosmos (social et historique) du chaos des passions, ce qui se trouve
ici en désaccord avec la conception nietzschéenne qui ne voit là
qu’une projection anthropomorphique de la raison pratique visant à
voiler que rien ne vient finalement transfigurer le chaos, qui demeure
irréductiblement chaos (comme on peut le lire au § 109 du Gai Savoir).
Hegel ayant été référencé comme l’une des sources de la pensée de la
guerre chez Nietzsche, une troisième intervention tient à préciser que
Hegel s’est élevé contre l’évolutionnisme biologique puisque
chez lui c’est l’Idée qui se déploie dans la nature, et que le
bellicisme hégélien, replacé dans le contexte de « la raison dans
l’histoire », ne relève pas du pessimisme tragique dont témoigne le
bellicisme nietzschéen, ce dont convient très volontiers le
conférencier qui redit ici que Nietzsche « lit souvent par ouï-dire ».
Une nouvelle intervention déporte alors le débat de
l’amont des sources de la pensée nietzschéenne de la guerre vers
l’aval des influences qu’elle-même a pu exercer par le biais des
interprétations qui ont été faites de « la grande politique »,
notamment par le fascisme et le nazisme qui s’en sont réclamés pour
justifier leur panbellicisme. Le conférencier ayant d’emblée
annoncé l’inconfort du lecteur-commentateur de Nietzsche, divisé entre
le vif intérêt pour ce que dévoile une telle pensée du plus profond de
la condition humaine, comme du monde lui-même, et la prise de recul
critique que ne peuvent manquer de susciter chez lui certaines de ses
thèses les plus radicales dans le domaine éthique et politique, la
question se trouve alors posée de savoir quelle lecture on peut et
doit faire des propos de Nietzsche : une lecture platement
réaliste qui les prend au pied de la lettre, au risque d’une
idéologisation dévalorisante, pour le moins, et souvent à contresens,
pour le pire, ou bien une lecture décidément métaphorique qui
en recherche l’esprit, au risque d’une esthétisation le plus souvent
complaisamment pratiquée ? C’est alors que le conférencier
s’attache à livrer le style de sa lecture de Nietzsche, qui essaie
de concilier la découverte du sens interne d’une telle pensée en
tâchant d’en mettre en évidence (de texte en texte) les réseaux de
métaphores (sans y demeurer prise ni produire à son tour d’autres
métaphores) et la saisie des concepts ainsi progressivement construits
et mis en œuvre, dans la perspective d’en dégager comme un ordre
des raisons qui pourrait contribuer à la reconstruction d’une raison
critique.
En réponse à la question qui se pose alors de la
légitimité d’une telle lecture, qui semble bien faire
violence à cette pensée en la déplaçant de son lieu métaphorique vers
un champ conceptuel, le conférencier tient qu’il nous faut lire
Nietzsche en philosophe, et pas seulement en poète inspiré et
encore moins en idéologue patenté, notamment comme un penseur de la
civilisation historique qui en diagnostique de façon incomparable le
nihilisme en nous appelant à nous y confronter pour le dépasser. Mais
une dernière question émerge alors qui demande s’il faut vraiment lire
ce grand penseur philologue, qui nous oblige à nous
interroger et nous mène à choisir une interprétation (notamment de
l’art en tant que renfort de la vie), comme un philosophe, ce qui peut
effectivement conduire à une reconstruction de la pensée
nietzschéenne qui risque d’en fausser le statut d’aventure
métaphorique. Blaise Benoit convient alors du danger d’une
telle intronisation philosophique de cette pensée, tout en maintenant
que l’on peut en faire une lecture éthique instructive, comme
antidote en même temps aux illusions d’un idéalisme dogmatique
(lorsqu’il prône, par exemple, le pacifisme moral, ou même juridique)
et aux mensonges d’un réalisme cynique (notamment quand il fait de la
guerre barbare le dernier mot de toute chose).
Joël GAUBERT
P.S. : Cette conférence (livre + Vidéo-CD) sera éditée en mars 2005 au
Editions M-EDITER
La politique vol. 3 dans collection
15 Minutes
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