Merci Denis Moreau pour ce propos à
la fois clair et stimulant
Vous
inquiétant de l’état de guerre perpétuelle qui semble miner le débat
entre foi et raison, vous vous proposez d’en traiter avec une certaine
sérénité, en commençant par distinguer le savoir rationnel (qui
relève d’une évidence universalisable) et la croyance (qui
relève d’une expérience personnelle dont le contenu est plus difficile
à faire partager), dont la croyance religieuse, ou la foi,
n’est qu’une espèce, à laquelle vous en venez dans un second temps.
En
référence à un texte de Descartes (extrait de Notes à propos d’une
certaine affiche, 1648), texte « carré » dites-vous en ce qu’il
renvoie la foi et la raison chacune chez soi, vous nous proposez
une typologie des domaines respectifs mais aussi conjoints de la foi
et de la raison, pour faire porter notre attention sur la
théologie naturelle où la raison s’essaie à démontrer l’existence
des objets de la foi, selon les fameuses preuves de l’existence de
Dieu notamment. Vous posez alors qu’un tel discours rationnel sur
Dieu, s’il présente sans doute un intérêt théorique, demeure sans
grande portée pratique ou encore existentielle.
Puis
vous mettez en évidence trois difficultés concernant le « domaine
partagé » par la foi et la raison, c’est-à-dire dans lequel elles
disent la même chose des mêmes objets, ce qui engendre entre elles une
concurrence qui peut mener à préférer l’une et même à la choisir
contre l’autre (comme Malebranche et Pascal, en sens inverse). Vous
vous démarquez d’une telle attitude pour envisager la coopération
de la foi et de la raison, dans les deux sens, coopération dont
vous vous méfiez des synthèses aussi douteuses que prétentieuses.
Vous
avouez alors votre tendresse pour le geste cartésien qui pose bien,
dites-vous, l’hétérogénéité des deux domaines, qui fait qu’il
n’y pas, par exemple, de philosophie chrétienne. Mais vous posez alors
le problème de la détermination des limites des champs de
compétence respectifs de la raison et de la foi, pour nous
renvoyer à la déception de Bouvard et Pécuchet à propos de l’espoir
mis dans leur collaboration, ce qui permet au moins d’éviter
l’impérialisme de l’une ou de l’autre. Finalement, les trois
solutions les plus saines et donc les plus sereines se révèlent être
la sagesse, la sainteté et la laïcité, qui pourrait constituer une
bonne thérapie en nos temps si troublés.
ÉLÉMENTS DU DÉBAT
Après
examen des différents types de rapports envisageables entre la foi et
la raison, illustrés en référence à l’histoire de la philosophie, le
conférencier ayant opté pour la solution cartésienne de
l’hétérogénéité de leurs domaines respectifs, la première question se
pose de savoir si ce ne serait pas là trop les séparer. En effet,
ne peut-il pas y avoir, au moins, un exercice de la raison qui porte
sur l’expérience historique témoignant d’une manifestation de Dieu aux
hommes, comme dans la révélation par excellence, et qui pourrait alors
permettre à la raison de collaborer à l’avènement de la croyance
religieuse : n’y aurait-il pas alors, pour un croyant, des raisons
d’attester l’existence de dieu et ainsi d’y accorder sa foi ? En
réponse, le conférencier attire l’attention sur le fait que ce genre
de « preuve de Dieu » (empirique car historique) relève plus de la
dimension pratique (morale), et même existentielle ou encore
affective, que du domaine proprement théorique, rationnel, de
l’existence humaine, en ce que ce qui est attendu de ce genre de
« preuve » c’est l’effet qu’elle est susceptible de produire sur le
sujet (l’homme) et sa vie propre, bien plutôt qu’un savoir relatif à
l’objet (Dieu) : si une telle efficace peut valoir pour ce qui est des
croyances de la vie quotidienne, en ce que la certitude subjective
qu’elles confèrent procure de la sécurité et se révèle donc utile
voire plaisante, elle n’est d’aucun apport dans la croyance religieuse
puisqu’elle ne témoigne, en et par elle-même, d’aucun savoir à propos
de l’objet sur lequel elle porte, la foi en Dieu ne pouvant relever
que d’un don que celui-ci fait à l’homme, c’est-à-dire de la grâce.
S’il y a bien des croyances plus ou moins raisonnables (qui émanent de
l’existence pratique des hommes et la renforcent en retour), il n’y en
a pas de rationnelles (qui reposeraient sur l’exercice théorique de la
raison et l’augmenteraient d’un nouveau savoir), ce qui suffit à
justifier l’attention que leur accorde la philosophie (anglo-saxonne
notamment).
Mais une
telle position, qui semble bien exclure l’exercice théorique
(rationnel) de la raison du champ de l’existence pratique et donc de
l’établissement des normes morales, juridiques et politiques qui y
président, pour les renvoyer à des croyances plus ou moins
raisonnables, c’est-à-dire ici plus ou moins rationalisées a
posteriori en vertu de leur efficace technique et pragmatique, se
heurte à l’objection de savoir s’il n’y aurait pas, tout de même,
une fondation rationnelle possible de la morale comme de toute la
pratique (juridique et politique notamment), qui pourrait garantir une
certaine objectivité des normes. De telles normes seraient alors
susceptibles d’être partagées par tous en vertu de leur évidence
universalisable, alors que les différentes croyances, par définition,
ne peuvent fonder que des règles pour le moins indifférentes les unes
aux autres et pour le plus concurrentes, « le polythéisme des
valeurs » des collectivités humaines qu’elles soudent ne pouvant que
finir par engendrer « la guerre des dieux » (Max Weber). En réponse à
cela, le conférencier avoue son embarras à l’égard du concept d’une
« raison pratique » qui aurait la prétention non seulement de fonder
les normes de l’action morale, politique et juridique, mais aussi et
surtout de constituer en et par elle-même le fondement ultime de ces
normes et donc de l’existence humaine qui repose sur elles.
La
question se pose alors de savoir si un tel refus de toute législation
de la raison dans le domaine pratique ne laisse pas celui-ci tout
entier à la juridiction d’une foi arbitraire, qui pourrait faire
du croyant, pour le moins, un naïf et, pour le plus, un hypocrite
voire un salaud qui ne croirait que ce qui l’arrange, bref : un habile
homme sans aucun scrupule. Le conférencier accordant alors que la
décision d’un homme de donner (ou non) créance à un contenu de pensée
peut être prise en référence à une conception d’une vie meilleure
voire bonne pour soi-même comme pour autrui, la question s’impose
de savoir si ne se trouve pas ainsi réintroduite une fondation
pratique, morale, de la croyance, puisqu’alors une telle référence
dépasse le cadre de vie égoïste de l’homme habile pour ouvrir
l’existence humaine à la considération d’un bien pouvant
potentiellement faire l’objet d’un partage par la médiation de
l’universalisation discursive de cette croyance et des normes qu’elle
engage.
Le débat
s’étant progressivement déplacé (à partir de la considération des
rapports de la foi en Dieu et de la raison) et radicalisé (jusqu’à la
question du fondement ultime des normes de l’existence humaine), ne
pourrait-on pas envisager ici, finalement, une fondation de type
réflexif et pratique qui, sans prétendre à la contrainte
logique rationnelle (qu’elle soit catégorico-déductive, comme dans
la métaphysique antique et classique, ou hypothético-inductive, comme
dans la physique moderne), reposerait sur une obligation éthique
raisonnablement partagée par l’universalisation progressive, en
amont de la décision, de la discussion à propos des normes en
question, mais aussi, en aval, de l’action commune qui les met en
œuvre ? À défaut de sainteté, que la finitude de la condition humaine
rend problématique (si l’on n’accorde pas foi à un Dieu qui nous en
accorderait la grâce), la sagesse personnelle et la justice
collective, avec ce que celle-ci exige de laïcité, ne relèvent-elles
pas d’une telle fondation, qui permettrait d’échapper à la fois au
dogmatisme du rationalisme métaphysique ou physique et au relativisme
du subjectivisme existentiel (d’inspiration religieuse ou non), dont
les synthèses douteuses peuvent effectivement se révéler aujourd’hui
encore, et même plus que jamais, sinon vraiment étonnantes en tout cas
toujours détonantes ?
Joël GAUBERT