Merci,
monsieur Ménissier, pour cette belle leçon de philosophie
machiavélienne et de langue italienne tout ensemble.
Vous présentez d’emblée la tension entre la conflictualité et la
guerre comme étant au cœur à la fois de la condition humaine et de
l’œuvre de Machiavel, ce qui justifie celle-ci comme
philosophie, c’est-à-dire « examen rationnel des choses
nécessaires ».
Puis, vous situez le travail de pensée de Machiavel dans le double
contexte historique de la Renaissance (Quattrocento) et
historiographique antique et classique (en référence à Tite-Live
notamment), en insistant sur la nouveauté de la démarche de
Machiavel qui considère la guerre non pas sous un angle éthique et
juridique, mais sous celui de la seule logique de la puissance,
logique qui découle d’un insatiable désir de possession ancré dans
la nature de l’homme comme dans la nature elle-même.
Cette naturalisation de la guerre n’empêche pas mais au contraire
révèle l’intervention volontaire des hommes sous la forme d’un
art de la guerre qui relève de la virtù, nouvel ethos
de la politique entendue comme courage d’affronter l’adversité, non
seulement dans la défense mais aussi et surtout dans l’attaque.
Cela justifie l’impérialisme comme étant consubstantiel aux rapports
entre les Etats et même entre les hommes, cette science politique se
radicalisant alors en une anthropologie de la férocité (qui
fait de César Borgia un modèle de vertu par exellence),
anthropologie empruntant à une zoologie qui renature l’homme plutôt
que de le dénaturer. Cela conduit, entre autres, à une
requalification de « la guerre juste » d’un point de vue
strictement politique, puisqu’est déclarée « juste » la guerre
qui est nécessaire à ceux qui la font (ce qui justifie une politique
autoritaire, voire totalitaire, comme chez Carl Schmitt), et mène à
un renversement de la formule de Clausewitz (la politique
devenant la continuation de la guerre par d’autres moyens) en
faisant de la politique un combat. La guerre extérieure offre alors
un diapason ou un révélateur à la cohésion de la Principauté ou
République.
En
conclusion, vous attirez l’attention sur l’ambiguïté du discours
de Machiavel, qui pourrait tout à fait légitimer l’impérialisme de
« la guerre préventive » ou de « l’agression défensive ».
ELEMENTS DU DEBAT
Le propos du
conférencier ayant présenté le conflit et la guerre dans la pensée de
Machiavel en les radicalisant en référence à une politique, une
anthropologie et même une zoologie relevant de la logique de la
puissance, la question a d’emblée été posée du rapport de la
philosophie machiavélienne avec la pensée de Nietzsche. Si
effectivement on ne peut que reconnaître des ressemblances thématiques
et même une certaine communauté de thèses théoriques chez ces deux
penseurs, le conférencier insiste sur leur différence essentielle qui
tient, selon lui, à ce que Machiavel ne fonde pas, à l’instar de
Nietzsche, une théorie des valeurs dont la science politique ne serait
qu’une application seconde, mais établit une technique de la politique
qui ne traite de morale que subséquemment, à la fois pour rendre
la politique indépendante de la morale et, le cas échéant, faire de
celle-ci le moyen de celle-là. Un tel geste fonde le réalisme
politique des Temps modernes, dans lequel Nietzsche s’inscrit
effectivement, mais de façon plus radicalement spéculative.
Ce rappel de
la nature essentiellement technique de la pensée de Machiavel fait
alors surgir la question de la détermination de la politique comme
« gestion des ressources » qui sont à la disposition d’une
collectivité politique, aspect qui deviendra si important et même
dominant dans la modernité mais qui semble bien absent de l’exposé du
conférencier. Celui-ci répond à cela que tel n’était pas son propos
ici (et qu’il en traite par ailleurs), mais surtout que pour être
technique la science de Machiavel n’en est pas moins essentiellement
politique (et non pas économique) en ce qu’elle ne porte pas sur
la distribution des richesses mais sur l’art de la décision
relativement à la distinction de l’ami et de l’ennemi quant à l’enjeu
extrême de la vie et de la mort du corps politique et de ses membres,
ce qui témoigne, là encore, du souci essentiel de Machiavel qui est de
fonder l’autonomie du politique, à l’égard de l’infrastructure
économique cette fois, tout comme de la superstructure éthique.
La question
est alors posée de savoir si, précisément, le moment machiavélien
de la science et de l’action politiques ne consisterait pas à faire,
plus ou moins explicitement, de la technique elle-même une éthique,
voire l’éthique en soi, en présentant comme étant fondée dans la
nature des choses elles-mêmes (politiques et anthropologiques ici)
l’exclusivité du point de vue descriptif de la logique de la
puissance, ce qui exprime et masque tout à la fois un choix
normatif qui s’oppose à la normativité des logiques de la connaissance
(spéculative) et de la reconnaissance (pragmatique). Le
conférencier accorde alors que la pensée de Machiavel opère bien une
telle généralisation de la réduction technique de toutes choses,
jusqu’à la condition humaine elle-même (ce en quoi consiste
précisément la « condition de l’homme moderne » selon H. Arendt), en
insistant sur la difficulté principielle que cela pose au lecteur
et au commentateur de la pensée de Machiavel, qui se trouvent
écartelés entre deux interprétations possibles de l’œuvre du penseur
et mêmes deux attitudes à son égard (si l’on met à part son rejet pur
et simple). Soit l’on est fasciné par ce que dévoile la pensée
de Machiavel à propos de son objet (la conflictualité irréductible de
la condition politique et même naturelle des hommes), mais aussi par
sa démarche (l’analytique empirique des passions, en rupture avec le
discours métaphysique de la raison), et l’on fait du choix
épistémologique d’une telle méthode d’étude une thèse ontologique
portant sur la nature des choses étudiées. Soit, tout en
reconnaissant les vertus d’un tel point de vue (la mise en évidence de
la spécificité de l’art politique mais aussi de l’irréductibilité de
la condition guerrière), on en pointe les inévitables limites et même
les pathologies qui en découlent lorsque, précisément, il s’oublie
comme point de vue particulier et prétend à la supériorité et même à
l’exclusivité sur les autres démarches possibles, comme il apparaît
dans le discours de la modernité qui prétend à la neutralité
axiologique du point de vue technique pour en imposer la logique à
toutes les dimensions de l’expérience que l’homme fait du monde,
d’autrui et de soi.
Il peut alors
sembler d’autant plus urgent de demander ses titres de validité à
une telle réduction techniciste de la condition humaine et même
mondaine que l’époque contemporaine semble s’installer dans un
état de guerre perpétuelle (potentielle ou actuelle). En effet, si la
lecture de Machiavel est susceptible de produire des effets de
lucidité et de responsabilité à l’encontre des illusions d’un
pacifisme radical, qui confond la politique avec le droit, et même
avec la morale, en voulant inféoder l’art de gouverner et même celui
de faire la guerre aux seules normes juridiques et éthiques (comme le
font toutes les colombes), le cynisme cultivé (dans les deux sens
du terme) que peut engendrer la fréquentation préférentielle et
surtout exclusive d’un tel réalisme ne produit-il pas des effets
d’opacité et donc d’irresponsabilité en légitimant, de façon plus ou
moins euphémisée, la logique du prétendu droit du plus du fort et du
plus rusé ? C’est ainsi que s’est trouvée finalement posée la
question de l’incidence historique de la pensée machiavélienne dans le
contexte cosmopolitique contemporain, où elle semble bien devoir
justifier, pour le moins, la séparation protectionniste des
Etats-nations, et même des civilisations maintenant, essentiellement
soucieux de leur conservation, voire, pour le pire, leur expansion
impérialiste, au nom de « la guerre préventive » ou encore de
« l’agression défensive », comme l’a évoqué le conférencier à la fin
de son exposé en attirant l’attention sur l’ambiguïté du discours de
Machiavel et de l’interprétation que l’on peut en proposer.
C’est pourquoi Thierry Ménissier en appelle, finalement, à
des études machiavéliennes qui nous permettraient d’échapper aussi
bien aux illusions du pacifisme éthique qu’aux mensonges du bellicisme
cynique, pour redonner à la pensée de Machiavel tout son potentiel
de philosophie critique.
Joël GAUBERT