Merci, monsieur Hassner, pour cette stimulante méditation
soucieuse à la fois des principes théoriques et des faits historiques.
Vous commencez par vous interroger sur la possibilité
d’une philosophie de l’événement en définissant celui-ci comme ce
après quoi rien n’est plus tout à fait comme avant, comme par exemple
la chute du mur de Berlin et la destruction des Tours jumelles de New
York, qui ont changé la signification même de la guerre (qui n’est
plus un affrontement violent entre Etats ni même deux blocs
identifiés), jusqu’à engendrer un conflit d’interprétation entre
les Etats-Unis d’Amérique et l’Europe quant à la nature même des
relations internationales.
Puis vous reprenez la thèse centrale de votre ouvrage
« La Terreur et l’Empire » (2003) d’un changement de paradigme depuis
le 11 septembre 2001, qui nous aurait fait passer du monde de
Locke et de Kant au monde de Hobbes, de Nietzsche et de Marx,
c’est-à-dire du monde de l’individualisme économique et du
républicanisme cosmopolitique au monde de la peur de la mort violente
et du sentiment d’un fossé grandissant entre les nantis et les
démunis, engendrant ainsi une révolte nihiliste radicale, qui veut
le rien.
Mais contre la thèse du choc frontal des civilisations,
notamment, vous insistez sur ce que le combat islamiste doit lui-même
à la dynamique interne de l’Occident, ce qui relativise le manichéisme
des partisans de la Terreur mais aussi des artisans de l’Empire.
Vous en venez alors au rôle des passions dans les
relations internationales et à ce que vous appelez la dialectique
du bourgeois aux passions douces et du barbare aux passions enflammées,
dialectique qui en vient à l’embourgeoisement du barbare et à
l’ensauvagement du bourgeois. Vous faites, pour finir, l’hypothèse
d’un retour des grandes peurs et d’un ressentiment généralisé se
référant à l’honneur qui exige d’être reconnu, géopolitique des
passions à laquelle le simple calcul des intérêts ferait bien de
prendre garde si l’on veut réellement éviter l’abîme nihiliste.
ELEMENTS DU DEBAT
La thèse centrale du conférencier qui interprète la
nouvelle époque historique ouverte par l’attentat du 11 septembre 2001
contre les Tours jumelles de New York comme relevant d’un changement
de paradigme qui nous aurait fait passer du monde de Locke et de Kant
au monde de Hobbes, Nietzsche et Marx, et qui s’oppose à une lecture
des conflits actuels (notamment de la guerre des Etats-Unis d’Amérique
contre l’Irak) en termes de « choc des civilisations », entraîne la
première question qui objecte à un tel propos d’adopter le point de
vue des occidentaux en méconnaissant le rôle des religions ès
qualités, en ce que celles-ci se trouvent ainsi reléguées au rang de
simples passions par cette nouvelle géopolitique (contrairement à
Derrida, par exemple, qui y voit bien l’affrontement de deux
théologies politiques). Tout en convenant que l’on ne peut sans doute
pas séparer politique et religion, le conférencier répond que l’on ne
peut pas, non plus, tout interpréter en référence aux fondamentalismes
religieux en présence ici (qu’il ajoute avoir bien étudiés par
ailleurs), et que compter ceux-ci parmi les passions politiques ce
n’est en aucun cas les « réduire » car celles-ci jouent un rôle
central dans le nouvel état du monde, ce dont le rationalisme
occidental ne se préoccupe pas suffisamment. En réponse à la question
suivante, portant sur la divergence entre la France qui prône le
multipolarisme et les Etats-Unis d’Amérique qui effectuent une
démonstration de force unilatérale en Irak (cette guerre étant sans
doute la réponse la plus adéquate en la circonstance), le conférencier
tient que le gouvernement français et quelques autres ont eu raison
de s’opposer à cette guerre qui sinon n’aurait pas manqué d’être
interprétée comme une guerre faite à l’Islam, mais que par manque
d’esprit tactique ils n’ont pas su l’empêcher, et qu’il faut être
prudent à l’égard du principe multipolaire qui présuppose des Etats ou
regroupements d’Etats de puissance sensiblement égale, ce qui est loin
d’être le cas aujourd’hui.
A la question de savoir si l’on peut faire une distinction
entre la « défense offensive » et la « guerre préventive »,
il est répondu que toute guerre se prétend défensive et même
maintenant, de façon plus sophistiquée, « préemptive », ce qui
ne peut masquer le fait qu’elle est bien de nature offensive, surtout
dans le cas actuel de celle des Etats-Unis contre l’Irak ; et à celle
de savoir quelle action préventive on peut mener contre les passions
qui sont les ressorts de la nouvelle géopolitique, tout
particulièrement à l’œuvre dans le conflit entre Israël et les
Palestiniens, Pierre Hassner avoue son pessimisme : les « Accords
de Camp David » et, plus récemment, « La feuille de route »,
présentaient de réelles avancées vers des solutions, au moins
partielles, mais le déchaînement des passions partisanes s’est ajouté
à la politique pro-israélienne des Etats-Unis et à la faiblesse
politique de l’Europe (à laquelle Israël ne fait de toute façon aucune
confiance) pour les mettre en échec ; il ne reste plus qu’à travailler
à la paix sur le terrain, aux côtés de la gauche israélienne.
Interrogé à propos de la thèse d’Emmanuel Todd sur la fragilité des
Etats-Unis (dans « Après l’Empire. Essai sur la décomposition du
système américain »), Pierre Hassner s’oppose vigoureusement à « ce
très mauvais livre », les Etats-Unis n’étant pas si fragiles (« Ni
Todd ni Revel ! » s’exclame-t-il), puis à propos de la difficulté
d’établir une « gouvernance mondiale » unifiée étant donné la
compétition entre la démocratie européenne de l’Etat social (ou
Providence) et la démocratie américaine de l’individualisme triomphant,
il dit son accord avec cette distinction tout en tenant à la nuancer
historiquement : avant leur actuel « capitalisme de casino », les
Etats-Unis d’Amérique ont connu le New Deal de Roosevelt, et l’Etat-Providence
du « capitalisme rhénan » est aujourd’hui en crise jusqu’en
Allemagne ; il faut donc résister à la séduction du déterminisme :
« L’histoire n’est pas écrite ! ». A l’occasion d’une question
semblant créditer les Etats-Unis de la foi religieuse en leur
« mission », redoublée par la ferveur de la droite américaine pour la
liberté individuelle (alors que la gauche ne trouve pas mieux que de
toujours accuser les autres -les « capitalistes »- de la misère du
monde), puis paraissant déduire du 11 septembre et de la riposte
américaine que démonstration a été faite de la complicité d’Al-Qaïda
et de Saddam Hussein, le conférencier tient à rappeler qu’aux
Etats-Unis mêmes les croyants s’affrontent à propos de la guerre de
leur pays contre l’Irak, les protestants fondamentalistes et
pro-sionistes se révélant plus va-t-en-guerre que nombre de
catholiques, qui s’y sont opposés, comme en Italie où la gauche
chrétienne est très influente, et que s’il y a une chose que cette
guerre a démontré c’est que le combat de Saddam Hussein n’était pas
celui d’Oussama ben Laden, qui le considérait d’ailleurs comme un
infidèle, voire un traître à l’Islam du fait notamment de sa référence
à la laïcité mais aussi de la guerre de l’Irak contre l’Iran, soutenue
en son temps par les gouvernements occidentaux. Pierre Hassner
affirme alors avec force qu’il faut à la fois combattre le
terrorisme avec les Etats-Unis et mener une bataille politique contre
les Etats-Unis.
Une dernière intervention insiste sur le changement de paradigme
qui touche désormais à la guerre elle-même puisque dans le cas de
la lutte contre le terrorisme ce ne sont plus des Etats qui
s’affrontent de façon conventionnelle dans leurs méthodes comme dans
leurs finalités, jusque dans la paix à laquelle ils étaient encore
susceptibles de parvenir. Dans ces nouvelles conditions ne faut-il pas
repenser la guerre elle-même tout comme le rôle des Etats
(d’ailleurs de plus en plus déconsidérés aujourd’hui au profit des
nations ou encore des civilisations) : quelle stratégie adopter
dans le cadre de cette nouvelle géopolitique ? Pierre Hassner
convient tout à fait de cette radicale nouveauté (évoquée dès le début
de sa conférence), qui bouscule les catégories et les stratégies de la
science et de l’action politiques classiques en nous appelant à
travailler à l’élaboration d’« une science politique nouvelle pour des
temps nouveaux » (comme Tocqueville en son temps).
Joël GAUBERT