Merci,
Jacques Ricot, pour cette instructive et donc stimulante méditation
sur la paix.
Vous
commencez par rappeler les deux sens du mot paix : la quiétude
passive du pacifiste et l’intranquillité active du
pacifique, et par indiquer que la paix est un bien sinon le
souverain bien.
Puis, en
compagnie de Pascal, vous vous interrogez sur les rapports de la
justice et de la force qui seraient susceptibles de fonder réellement
la paix, en référence historique au contre-exemple par excellence
que constitue « l’esprit de Munich » ou encore l’appeasement.
En référence à Alain, vous nous faites remonter aux racines
philosophiques d’un tel pacifisme, qui repose sur la thèse de
l’incommensurabilité entre droit et force, qui s’excluent logiquement,
ce qui empêche qu’on les articule en donnant au droit la force de son
exécution (contrairement à ce que demande et établit Pascal). A quoi
s’ajoute la critique indistincte de tous les pouvoirs comme étant
intrinsèquement despotiques, ce qui banalise le pouvoir totalitaire et
désamorce la résistance qu’on doit lui opposer.
Contre un
tel pacifisme, qui repose sur une séparation stricte de la force et du
droit, il faut donc revenir à Pascal, qui partage l’anthropologie
pessimiste de Hobbes considérant que les hommes sont naturellement
méchants, ce qui nécessite l’établissement d’un état de droit qui
confisque la force pour la mettre au service de la paix civile,
comme Max Weber le retiendra en accordant à l’Etat le monopole de
l’exercice de la force et même de la violence légitime.
Pour éviter
qu’un tel état de droit n’administre un désordre établi ou encore une
paix injuste car contrainte voire violente, il faut sans cesse se
référer à l’esprit de la démocratie et surtout à l’esprit républicain,
dites-vous, en médiatisant et même soumettant l’exercice du pouvoir à
l’autorité du débat public qui institue la loi. Mais subsiste encore
une difficulté majeure puisque, de façon réaliste, il faut bien
reconnaître avec Pascal que la force précède la justice, qui risque
bien alors de n’en être que l’instrument, ce qui peut être évité
si l’on prend bien en compte que la force elle-même ne peut se
maintenir qu’en étant légitimée par le droit, comme il arrive dans
« la guerre juste ».
Mais ne
peut et doit-on pas travailler, demandez-vous, à établir une éthique
et même une politique de la non-violence qui mettraient au service du
droit une force qui ne serait pas violente, ce qui semble bien se
mettre en place aujourd’hui dans la régulation sociale des démocraties
modernes, tout en n’excluant pas l’usage de la force violente en
dernier recours ? Mais afin d’œuvrer ainsi réellement à la paix civile
et à la paix mondiale, il faut, dites-vous enfin, toujours envisager,
de façon préventive pourrait-on dire, un devoir de repentance
qui mériterait un véritable cérémonial pour civiliser un tel
recours à la force.
ELEMENTS DU DEBAT
Le
conférencier ayant fait un usage distinct (différencié) des notions de
force et de violence pour échapper à l’opposition frontale d’un
pacifisme idéaliste (qui se condamne à l’impuissance en refusant de
mettre la force au service du droit) et d’une anthropologie réaliste
(dont le pessimisme condamne les hommes aux rapports de force), ce qui
dans les deux cas empêche l’établissement d’une paix à la fois juste
et forte, la question est d’emblée posée de savoir si l’on peut
réellement distinguer la force et la violence et, si oui, en quels
sens exactement. Le conférencier tient alors qu’il faut réserver,
surtout en politique, la notion de violence à la désignation d’une
contrainte physique qui s’exerce par et sur le corps, et s’interdire
un usage métaphorique trop extensif de cette notion qui irait jusqu’à
parler d’une « violence symbolique » (qui s’exercerait par et sur
l’esprit), car sinon toute contrainte ou même influence psychique
risquerait d’être systématiquement soupçonnée d’être une violence et
donc de se retrouver délégitimée comme telle, comme cela apparaît
exemplairement aujourd’hui dans la critique sociologique de
l’école, qui confine à la destitution de toute autorité intellectuelle
et morale, qui pis est au nom de la « justice ».
Une assez
longue intervention remercie alors le conférencier de la
quasi-totalité de son propos tout en visant à remettre en perspective
le statut de la référence centrale qui y est faite à la pensée de
Pascal : « Et ainsi ne pouvant faire que ce qui est juste fût
fort, on a fait que ce qui est fort fût juste. » (Justice,force,
Pensée 103 L.-298 B.) Ce texte serait moins à lire comme celui d’un
historien ou encore d’un anthropologue, aux propos desquels il
faudrait alors accorder un sens littéral substantiel (justifiant le
droit du plus fort en référence à la méchanceté foncière des hommes),
que comme celui d’un axiomaticien géomètre qui distingue et
articule les thèses possibles à propos des rapports de la force et de
la justice selon une stratégie argumentative dirigée contre les
demi-habiles, dont la demi-science (sociologique notamment) en
fait des révolutionnaires qui en appellent, contre l’ordre établi, à
la justice en ce monde (ce qui est illusoire, au mieux, et mensonger,
au pire), alors que la vraie science politique doit rompre avec
l’antique question de « la meilleure forme de gouvernement » et le
souci médiéval du « bon roi », afin de faire l’économie de la guerre
civile, qui est le plus grand des maux, et d’attendre le royaume
de la justice, qui n’est pas de ce monde comme nous l’apprend la
science vraie des chrétiens. Le conférencier dit alors « rendre les
armes » sur la totalité d’un tel propos (issu d’un cours professé par
son auteur), tout en précisant que sa référence à Pascal ne fait ici
qu’accompagner (sans le fonder) son propre propos, comme l’indique le
titre de son exposé. Mais pour ce qui est du fond du problème des
rapports de la force et de la justice, il tient à redire son désaccord
avec la position d’Alain qui, refusant de penser que la justice puisse
et doive être forte, a plié devant une force qui se prétendait juste,
contrairement à Mounier, par exemple, qui a su résister, dès le début,
au fait accompli de la force brutale.
Le débat se
trouve alors infléchi par une question qui objecte à l’assimilation
des notions de droit et de justice, équivalence qui ne se trouve
autorisée, au mieux, que par l’état de droit démocratique
intra-national, mais qui justifie les pires violences au niveau
international, où le droit exprime en les masquant les emplois les
plus brutaux de la force, mettant ainsi à mal l’universalité du
genre humain : la solution ne serait-elle pas alors de faire de la
paix, en et par elle-même, le souverain bien (comme Crucé, qui serait
le véritable inspirateur de l’Organisation des Nations Unies, et non
pas Kant) ? Ce à quoi le conférencier répond que le projet de
« paix par le droit » est bien d’inspiration kantienne, comme en
témoigne le Projet de paix perpétuelle (1795) et la référence
rectrice qu’y fait W. Wilson pour la fondation de la S.D.N., et que
si la paix est bien l’objectif de l’O.N.U. ce n’est que pour autant
qu’elle est subordonnée à la dignité de l’homme (comme le dit
l’article 1 de la Déclaration universelle des droits de l’homme de
1948). Cela fonde l’équivalence du droit et de la justice puisqu’alors
il s’agit du droit moral de l’homme, auquel le droit politique du
citoyen doit lui-même être conforme pour prétendre valoir, ce qui
pourrait justifier la résistance à l’oppression (exercée par l’état
de droit établi) en référence à la justice.
Mais alors la
question est posée de savoir sur quoi fonder un tel droit de
résistance en nos temps démocratiques, où l’oppression tout comme
la résistance qu’elle autoriserait tendent à se banaliser, du fait
notamment que l’Etat préside lui-même à la redistribution sociale des
richesses économiques. Le conférencier en revient alors, pour contrer
un désordre établi ou une paix injuste, à la nécessaire référence à
l’esprit démocratique ou plutôt républicain, seul susceptible de
combattre un « despotisme démocratique » (Tocqueville) qui aliène
les « droits formels » de participation de tous et de chacun à la
formation et même à l’exécution de la volonté générale par la
médiation du débat public, au nom d’une gestion des « droits sociaux »
qui réduit les citoyens au statut d’administrés. Ne serait-il pas
urgent alors, pour contrer une telle « illusion démocratique », qui
préside aujourd’hui au désordre établi ou à une paix injuste (au
niveau international notamment), d’œuvrer à une refondation
républicaine de la démocratie en rectifiant le prétendu droit du plus
fort en référence à la force du plus
droit ?
Joël GAUBERT