J. Pigeaud, Professeur de grec au département de langues anciennes de
l'Université de Nantes, est bien connu pour ses travaux sur l'histoire
de la pensée médicale de l'antiquité à nos jours, particulièrement sur
l'histoire des « maladies de l'âme ». Il est l'auteur de nombreux
ouvrages et de traductions (Aristote, Longin). En 2001, il vient de
publier chez Aubier « Aux portes de la psychiatrie, Pinel, l'Ancien et
le Moderne ».
Le conférencier justifie d'abord la formule de son exposé à partir du
titre des ouvrages du fondateur français de la psychiatrie :
« Nosographie philosophique » (1798) et « Traité médico-philosophique
sur l'aliénation mentale ou la manie » (1800). Plus précisément, selon
J. Pigeaud, Pinel s'est efforcé de nouer les liens entre trois
traditions : Hippocrate (un certain vitalisme), Condillac (le souci de
l'analyse des facultés et de la décomposition pathologique), mais
surtout la réactivation de la théorie stoïcienne des passions (selon
l'interprétation de Cicéron dans les « Tusculanes ») pour penser
l'origine de la folie.
Le conférencier retrace à grands traits les influences de ces traditions
qu'il s'agit de nouer en une synthèse originale pour penser les
nouvelles données de la psychiatrie naissante. Hippocrate a fourni une
théorie des milieux, de leur influence sur les humeurs et de la réaction
à travers elles de la « force vitale » qui s'y applique. Condillac a
renforcé l'impératif de l'analyse, de la classification et de la
recherche de la rupture des équilibres. Mais c'est surtout l'intégration
de la conception stoïcienne de la folie qui fait l'originalité de Pinel
: la folie, comme la passion, repose sur un jugement erroné ou démesuré
dont le malade garde néanmoins un tant soit peu la responsabilité. J.
Pigeaud insiste sur la problématique philosophique, c'est-à-dire
anthropologique, sous-jacente. Il s'agit d'envisager un certain dualisme
en l'homme. Le cicéronien pense que l'on est responsable de ses
passions, donc de sa folie. La maladie de l'âme n'est pas
fondamentalement l'effet d'une causalité organique, et la force vitale
de l'âme est de l'ordre du jugement et de l'opinion sur soi et les
autres. Ceci a pour conséquence l'abandon du traitement exclusivement
physique des aliénés dans le cadre du grand enfermement pratiqué depuis
le dix-septième siècle. Pinel, faisant libérer les fous de leurs
chaînes, instaure le traitement « moral » dans lequel le dialogue avec
le malade acquiert une importance décisive.
ÉLÉMENTS DU DÉBAT
Les propos du conférencier étant essentiellement d'un historien, une
première question interroge un paradoxe historique : Pinel opère une
rupture décisive avec la pratique moderne de la psychiatrie
(l'enfermement des fous par protection sociale) mais c'est avant tout au
moyen de la réactivation continuée d'une conception théorique ancienne :
la perte puis la récupération d'une certaine maîtrise du jugement, où se
lit l'inspiration stoïcienne.
Une autre question porte sur l'effet en retour de la lecture du premier
psychiatre par les philosophes. Réponse : Hegel doit être mentionné
comme l'un des premiers lecteurs attentifs de Pinel, lui qui écrit :
« Pinel a droit à la reconnaissance la plus grande pour tout ce qu'il a
fait à cet égard … ; il suppose le malade raisonnable et trouve là un
point d'appui pour le traiter de ce côté. » (Encyclopédie des sciences
philosophiques, § 408).
André STANGUENNEC