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Introduction
Table des matières
L'euthanasie,
un enjeu pour l'humanité
L'interdit du
meurtre
L'euthanasie
par respect de l'autonomie
L'euthanasie
par compassion
Mourir dans la
dignité
***
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un enjeu pour l'humanité
L'interdit du
meurtre
L'euthanasie
par respect de l'autonomie
L'euthanasie
par compassion
Mourir dans la
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L'euthanasie
par respect de l'autonomie
L'euthanasie
par compassion
Mourir dans la
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un enjeu pour l'humanité
L'interdit du
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L'euthanasie
par respect de l'autonomie
L'euthanasie
par compassion
Mourir dans la
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L'euthanasie,
un enjeu pour l'humanité
L'interdit du
meurtre
L'euthanasie
par respect de l'autonomie
L'euthanasie
par compassion
Mourir dans la
dignité
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L'euthanasie,
un enjeu pour l'humanité
L'interdit du
meurtre
L'euthanasie
par respect de l'autonomie
L'euthanasie
par compassion
Mourir dans la
dignité
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Dans le débat public sur l'euthanasie, la philosophie est appelée à
faire entendre sa voix en fonction du champ propre qui est le sien au
coeur d'une société irréversiblement laïcisée. À la fois quête de
sagesse et instance de problématisation, sa contribution devrait
pouvoir se déployer d'une façon pluraliste et encourager dans les échanges
entre citoyens, le respect des exigences rationnelles de la réflexion
sur un sujet où il arrive que la passion interdise parfois aux
convictions de subir sereinement l'épreuve de l'argumentation. La première
précaution à prendre pour éviter les malentendus est de bien poser la
définition de l'euthanasie. Nous utilisons ici celle proposée par
Patrick Verspieren et qui est conforme à celle des juristes : «
l'euthanasie consiste dans le fait de donner sciemment et volontairement
la mort ; est euthanasique le geste ou l'omission qui provoque délibérément
la mort du patient dans le but de mettre fin à ses souffrances ».
L'euthanasie, un
enjeu pour l'humanité
La décision collective à prendre à propos de l'euthanasie comporte un
enjeu, au sens strict de ce terme (ce qui est en jeu) car elle est à évaluer
en termes de gain ou de perte pour l'humanité. Et il faut entendre ce
dernier terme dans toute son extension polysémique . L'humanité, c'est
le genre humain, et ce qu'un pays décide pour lui-même sur
l'euthanasie engage tous les autres car il cherche à fonder sa décision
sur des principes universalisables. L'humanité, c'est aussi le propre
de l'homme, ce qui fait qu'un homme est un homme, c'est-à-dire, d'une
part, sa capacité à échapper à la nature et donc à user de sa
liberté, et d'autre part, cet irréductible que la civilisation cherche
à protéger et que l'on nomme désormais la dignité ; ces deux
notions, la liberté sous la forme de l'autonomie, et la dignité dont
la polysémie est redoutable, sont au coeur de la problématique de
l'euthanasie. Enfin, l'humanité, c'est le nom donné à ce mouvement de
bienveillance et de compassion qui nous pousse vers nos semblables,
surtout dans les situations d'extrême vulnérabilité comme celle de la
fin de vie.
Cette triple signification peut être mobilisée pour affirmer que
l'humanité commence avec l'interdit du meurtre et qu'elle se
perfectionne par le développement du sentiment de bienveillance. Deux
impératifs universellement repérables dans les religions, les
sagesses, ou encore les sociétés politiques expriment cette double
exigence. Les deux commandements bibliques que Paul Ricoeur appelle les
fondamentaux : « Tu ne commettras pas de meurtre » et : « Tu aimeras
ton prochain », rencontrent des équivalents dans toutes les sagesses
et se laissent transposer dans les sociétés politiques. Ainsi la
fonction du droit est de protéger l'individu contre la violence, c'est-à-dire
de mettre fin à l'état où l'homme est un loup pour l'homme, et la
philosophie politique, d'Aristote à nos jours, n'hésite pas à en
appeler à des notions comme l'amitié ou la fraternité, dont la
formulation n'est pas directement exprimable en termes juridiques.
Ce rappel permet de poser le problème de l'euthanasie à sa véritable
hauteur philosophique, sans nier les conflits de valeur qu'il peut faire
surgir et qu'on résumera de la façon suivante : l'interdit du meurtre,
ne peut-il pas admettre des transgressions au nom de la compassion, face
à la demande de celui qui estime librement que sa vie n'est plus digne
d'être vécue ? Est-il possible de tenir ensemble ces quatre exigences
d'humanité que sont l'interdit du meurtre, le respect de la liberté,
le sentiment de compassion et la préservation de la dignité ? On peut
répondre affirmativement, mais à la condition de borner chacune de ces
exigences d'une manière adéquate. Aucune des trois premières ne représente
un absolu, c'est-à-dire ne peut se délier des situations
existentielles, éthiques ou juridiques où se déploie la vie humaine.
Mais cela, comme on va essayer de le dire, n'implique pas d'attitude
relativiste, car la quatrième exigence, celle de la dignité, renvoie
à un absolu.
L'interdit du meurtre
L'interdit du meurtre, comme l'interdit de la violence dont elle est un
cas particulier et paroxystique, rencontre sa limite dans quatre
situations : la guerre, la légitime défense, le suicide et
l'avortement. La transgression de l'interdit est rendue nécessaire pour
la survie du groupe, -- et c'est la guerre -- , ou de l'individu, -- et
c'est la légitime défense --. Dans le cas du suicide, qui est le
meurtre de soi-même, la loi et la morale ont cessé d'en réprimer et réprouver
les tentatives. Mais la décriminalisation n'implique aucunement un
droit au suicide. Notre société est passée de la réprobation à la
compassion mais non pas à l'approbation, ni à l'admiration, sauf dans
les cas de sacrifice. Le droit français continue à réprimer
l'incitation au suicide. L'avortement n'est pas conçu comme un
affaiblissement de l'interdit du meurtre pour deux raisons d'ailleurs
divergentes. Certains, considérant que l'embryon, voire le foetus ne
sont pas encore des êtres humains (en fonction du flou entourant la
notion de personne potentielle) excluent que l'on puisse parler
d'homicide à propos de l'avortement. Mais ce n'est pas cet argument
d'un maniement délicat qui l'emporte, du moins dans la construction
juridique française de la loi Veil de 1975, qui énonce le principe du
respect de l'être humain dès le commencement de la vie et qui, sans dépénaliser
l'avortement, a seulement justifié ce comportement infractionnel en cas
de nécessité. Autrement dit, comme dans la situation de la légitime défense,
l'infraction n'est pas punissable.
L'euthanasie pourrait-elle, sans fragiliser davantage l'interdit du
meurtre, venir s'ajouter à ces quatre figures ? Le Comité consultatif
national d'éthique (CCNE) a ouvert cette éventualité dans son récent
avis Fin de vie, arrêt de vie, euthanasie, en proposant une
modification du code de procédure pénale pour permettre à quiconque
serait accusé d'euthanasie, de soulever « l'exception d'euthanasie »
devant la juridiction pénale qui resterait seule compétente pour apprécier
le mobile ayant conduit à un tel geste . Mais plusieurs objections
peuvent être présentées contre ce dispositif, malgré les précautions
prises par le CCNE pour éviter, un peu à la manière des Pays-Bas, la
dépénalisation.
Dans le cas de l'euthanasie, on ne peut pas interpréter l'état de nécessité
de la même manière que dans les quatre situations évoquées.
L'euthanasie ne s'apparente évidemment ni à la guerre, ni à la légitime
défense. Elle n'est pas non plus un suicide, bien que certains
l'assimilent à un suicide assisté, car la présence d'un tiers,
modifie inévitablement la nature du geste. Enfin la parenté avec
l'avortement, qui mérite un examen plus minutieux, se heurte à deux
bornes importantes. D'une part personne ne peut mettre en doute
raisonnablement la qualité d'être humain du mourant, malgré les
arguments parfois avancés sur la perte de conscience et d'autonomie de
celui qui vit au ralenti, d'autre part l'être en face duquel se pose la
question de l'interruption de la vie finissante est là, directement
devant le soignant, dans une relation immédiate, alors que, dans le cas
de l'avortement, l'interruption de la vie commençante est la conséquence
de l'incapacité de la femme enceinte à poursuivre sa grossesse, ce qui
place le soignant en relation immédiate avec un être en détresse, la
mère, et donc en relation médiatisée par celle-ci, avec l'embryon.
Autrement dit, sans discuter ici la légitimité et l'interprétation
commune de la loi sur l'avortement et pour s'en tenir à son cadre légal,
le législateur de 1975 a voulu protéger la détresse de celle qui ne
pouvait pas accorder l'hospitalité à la vie qu'elle portait en son
sein. Il y a là une différence structurelle entre l'avortement et
l'euthanasie.
Par conséquent, l'ouverture juridique à l'euthanasie, fût-ce sous la
forme prudente de « l'exception d'euthanasie » affaiblit l'interdit du
meurtre. Mais si cet affaiblissement est la contrepartie de valeurs
considérées supérieures comme l'autonomie, la compassion et la dignité,
alors il conviendrait peut-être de d'accepter l'euthanasie puisque que
l'interdit du meurtre ne constitue pas un absolu. Telle est la question
qu'il faut maintenant poser.
L'euthanasie par
respect de l'autonomie
C'est au nom du droit premier de l'homme de disposer, inaliénablement,
de soi, qu'est souvent réclamée le droit du mourant à décider lui-même
des conditions ultimes d'une vie supportable, et donc de préférer
l'accomplissement d'une mort devenue inévitable. Ce ne serait pas aux
soignants de décider à la place du mourant.
Cette position militante repose sur de redoutables équivoques,
concernant la liberté et l'autonomie. En effet la libre disposition de
soi est un concept qui s'inscrit dans une logique où la valeur
essentielle à préserver est l'indépendance du sujet face aux empiétements
des pouvoirs de toutes sortes, religieux, politiques, médicaux. La
tradition anglo-saxonne est particulièrement sensible à cette
protection de l'individu. Mais ce souci légitime de respect de la
liberté n'est pas illimité, quelles que soient les précautions prises
pour s'assurer de la solidité du choix lucide de la personne souhaitant
disposer de sa propre vie, car il existe des actes de libre disposition
de soi-même qui représentent une perte objective pour l'humanité et
que la morale et le droit doivent continuer à réprouver. Ainsi, tout
en menant des politiques de santé publique basées sur la tolérance,
l'accompagnement, et pas seulement sur la répression, nos sociétés ne
peuvent légitimer en droit et donc encourager en fait, le dopage, la
toxicomanie, le suicide, la prostitution, la vente d'organes, la
location d'utérus, bref tout ce qui dégrade l'humanité de quiconque
revendique ces manières de disposer de soi. Pas plus que l'interdit du
meurtre, la liberté ne peut se penser comme un absolu.
Un droit à l'euthanasie reviendrait à exiger d'un tiers qu'il mette
fin à une vie, et donc à fragiliser la valeur fondatrice de l'interdit
du meurtre, en transformant les soignants en prestataires de services
complètement instrumentalisés. Même consentant et compatissant, le
tiers est alors considéré comme un moyen, en contradiction avec la définition
kantienne de la personne. Ce serait donc une double perte pour l'humanité
de l'homme. En revanche, la liberté du patient peut et doit aller très
loin et n'être limitée que dans le cas d'une injonction faite à
autrui de tuer. Ainsi il importe de ne pas infliger des traitements
curatifs disproportionnés à un malade agonisant, et de tenir compte,
autant que possible, dans la singularité de chaque situation, de la
volonté librement exprimée par le patient. Nul n'est obligé de se
soumettre à des soins curatifs contre son gré. Lorsque le philosophe
Hans Jonas revendique le « droit de mourir », il ne réclame pas le
droit à l'euthanasie qu'il estime être contradictoire avec « le sens
profond de la profession médicale, qui jamais ne peut confier au médecin
le rôle d'un pourvoyeur de la mort, même à la demande du sujet »,
mais il revendique la possibilité de refuser des traitements
prolongeant artificiellement et inutilement la survie de celui qui meurt
. Cette liberté est un paramètre important pour définir les limites,
toujours délicates à évaluer, de ce qu'est l'obstination déraisonnable.
Enfin, il arrive de plus en plus souvent, sous l'influence de la
tradition anglo-saxonne, que l'on oppose le principe d'autonomie à
celui de bienfaisance. Leur conflit frontal paraît devoir toujours
tourner à l'avantage de l'autonomie, ce qui s'exprime sous la forme
populaire suivante : on ne peut vouloir le bien d'autrui malgré lui,
sauf à entrer dans une démarche « paternaliste », selon le terme désormais
souvent en usage dans les débats d'éthique médicale. Mais cette problématique
quelque peu simplificatrice pourrait être remplacée par une démarche
plus féconde, nourrie par la tradition philosophique continentale qui
donnerait au concept d'autonomie une signification plus riche que la
simple disposition de soi. Kant, dans le champ moral, après Rousseau,
dans le champ politique, (celui-ci n'utilise pas le terme, mais élabore
le concept) insiste sur l'autonomie comme capacité à se donner à
soi-même (autos) sa propre loi (nomos). L'autonomie signifie donc que
l'homme lui-même est producteur de la loi qu'il ne saurait recevoir
d'une autorité quelconque, passivement et de l'extérieur. Mais cette
loi est à l'opposé du simple bon vouloir de l'individu, car elle n'est
loi que dans la mesure où elle est universalisable. Une volonté libre
est par conséquent une volonté soumise à des lois morales
universalisables, ce qui a pour conséquence qu'elle engage l'humanité
dans chacun des actes qu'elle décide.
Le contraire exact de l'autonomie n'est pas la dépendance mais l'hétéronomie,
c'est-à-dire la soumission à une autorité extérieure. En ce sens précis
on peut dire que l'autonomie est l'indépendance, mais en ajoutant
aussitôt qu'elle ne se réduit aucunement à n'être que l'affirmation
d'une volonté soustraite à toute normativité. Car l'autonomie est
aussi dépendance vis-à-vis des lois universelles, et n'est donc plus
en opposition principielle avec la bienfaisance. En effet, par
l'autonomie bien comprise, l'individu se pense comme appartenant à la
commune humanité, ce qui suppose l'ouverture à l'autre. L'euthanasie
volontaire ne peut plus alors être pensée comme une décision
solitaire sans répercussion sur l'entourage ni même sur l'humanité.
L'euthanasie par compassion
Comme nous l'avons vu, la notion d'humanité revêt aussi le sens de la
compassion. Il pourrait devenir plus « humain », dans des cas
exceptionnels de transgresser l'intransgressable, quand les principes
doivent céder devant la détresse humaine, quand sont atteintes les
limites du supportable et que l'engagement solidaire d'un soignant et
d'un soigné consentant, font du geste euthanasique le dernier moyen de
faire face ensemble à l'inéluctable. On reconnaît ici le raisonnement
du CCNE dans son récent avis sur la fin de vie. Plusieurs difficultés
se présentent pour valider une telle manière de présenter la
question.
En premier lieu, la sollicitude ne peut pas être coupée sans danger
des principes de la raison discursive selon le schéma imprudemment
retenu par le CCNE. Comme la tradition philosophique le rappelle
souvent, et selon des lignes de pensée fort différentes puisque l'on
peut convoquer ici aussi bien Sénèque, Thomas d'Aquin, ou Spinoza, une
morale fondée sur la seule émotion (en langage classique, on parlera
ici de passion) ne garantit pas la justesse éthique du comportement. La
sollicitude, quand elle n'est pas éclairée par l'intelligence,
provoque des attitudes aisément perverties, tant il se vérifie que
l'enfer est pavé de bonnes intentions. L'usage inconvenant de l'oxymore
« meurtrier par amour » dans les prétoires est le plus souvent un
choix rhétorique pour avocat habile visant à persuader émotionnellement
plutôt qu'à convaincre rationnellement, de la licéité du geste de
son client.
Ensuite, devant la souffrance ou le dégoût de la vie, la compassion ne
dicte pas de réponse concrète évidente. Ce peut être l'euthanasie
mais tout aussi bien l'accompagnement, le traitement de la douleur et le
refus de l'obstination déraisonnable. Par une étonnante maladresse le
CCNE, dans son récent avis, a réservé l'application des termes de
compassion, de sollicitude, d'humanité, d'engagement solidaire aux
gestes euthanasiques, et les a totalement exclus des soins palliatifs.
Pour décider de la légitimité éventuelle de l'euthanasie, il est
donc impératif que le sentiment qui nous pousse à refuser la
souffrance de nos semblables, et que Rousseau nommait la pitié, soit éclairé
par une réflexion et une position éthiques.
Cette position éthique, qu'il n'est pas toujours simple de traduire
dans chaque cas pratique, consiste à ne pas affaiblir l'interdit du
meurtre, et à ne pas conforter celui qui souffre, ou qui appréhende de
souffrir, dans l'image négative qu'il se fait de lui-même. Telle est
l'authentique compassion, celle qui refuse avec une énergie égale, et
la souffrance et le meurtre d'autrui. Cette compassion ne procède pas
d'une bienveillance paternaliste, éventuellement contradictoire avec le
désir intime de celui qui s'en va et accepte de partir, précisément
parce que cette compassion se laisse éclairer par les principes de
sagesse pratique que l'on peut rappeler de la manière suivante.
Une fois admise l'inutilité de la douleur et l'obligation de la
supprimer, y compris au risque d'abréger la vie, il convient que la
compassion accepte d'entendre toutes les paroles du mourant, y compris
celles qui réclament l'euthanasie. Tel est le sens de l'accompagnement
de celui qui compatit, c'est-à-dire qui « souffre avec ». Mais
entendre, n'est pas approuver. Car c'est alors que la rencontre se
pervertirait en fusion spéculaire, le soignant ne préservant plus son
domaine personnel d'altérité. Il n'est pas souhaitable de fixer le détail
des pratiques d'accompagnement des mourants, mais il appartient à la
philosophie de garantir un espace de sagesse pratique, hors d'atteinte
des codifications trop rigides du droit pénal, mais évidemment pas
au-dessus des lois. En particulier, il appartient au jugement prudentiel
du soignant, dans les zones grises d'incertitude entre la vie et la
mort, entre les désirs latents et le désirs exprimés du mourant,
entre l'obstination déraisonnable et l'acharnement sensé, de respecter
pleinement aussi bien le combat du patient que son consentement à la
mort, ce « lâcher prise » qui nécessite l'accompagnement,
l'adoucissement des derniers moments et l'arrêt des traitements
curatifs devenus disproportionnés.
Si le droit, chargé de maintenir la valeur de l'interdit du meurtre, en
venait à s'immiscer dans ces zones grises en déterminant des critères
autorisant la transgression de l'interdit, ce serait le signe d'un recul
de la médecine et de la justice. Cela signifierait, en effet, une perte
de confiance dans deux précieuses et antiques vertus aussi nécessaires
l'une que l'autre : la prudence du médecin et l'équité du juge qui
permettent l'invention des réponses adaptées à la singularité de
chaque cas.
Mourir dans la dignité
S'il est une expression lourde d'équivoques, c'est bien « mourir dans
la dignité » qui sert d'étendard aux militants de la dépénalisation
de l'euthanasie. Sur les trois cent soixante-deux pages du plaidoyer
pour l'euthanasie volontaire du livre de Jacques Pohier, ancien président
de l'Association pour le droit de mourir dans la dignité, seulement
vingt-cinq lignes sont consacrées à la notion de dignité . Deux
conceptions aussi réductrices l'une que l'autre sont présentées. La
première affirme que « c'est à chacun de définir pour soi-même, ce
qu'il considère comme digne ou indigne à vivre », la seconde estime
que « nous recevons notre dignité d'abord du regard que les autres
portent sur nous ». Et nous sommes avertis que le jugement individuel
l'emporte sur celui d'autrui dans l'évaluation de la dignité.
Sans retracer ici l'histoire et la structure du concept de dignité, on
peut constater, dans le propos de Jacques Pohier, l'omission du sens
ontologique du concept et qui fait de la dignité, ni une convenance
subjective envers soi, ni une décision non moins subjective confiée au
regard incertain d'autrui. La dignité, selon le préambule et l'article
premier de la Déclaration universelle des droits de l'homme de 1948 est
une valeur absolue accordée à chaque homme en sa singularité, quelle
que soit l'idée qu'autrui ou lui-même se fait de cette dignité. Comme
l'affirmait le premier avis du CCNE sur l'euthanasie publié en 1991,
avec une netteté qu'on ne retrouve plus dans le second : « La dignité
de l'homme tient à son humanité. ».
Le sens du terme dignité, mobilisé par les partisans de l'euthanasie,
revient à faire de celle-ci un équivalent de la décence, de la
bravoure, d'une image de soi inaltérée ou encore de la maîtrise de
soi. Si ces attributs viennent à manquer, alors, dit-on, l'euthanasie
ou le suicide assisté devraient être rendus possibles par le droit.
Mais précisément, mourir dans la dignité signifie ici exactement le
contraire de ce qu'on fait dire à l'expression, puisqu'en provoquant la
mort d'une personne dont on estime qu'elle a perdu sa dignité, on la
conforte dans la dépréciation d'elle-même et l'on nie sa dignité
ontologique au nom de l'altération de son image normativement définie.
Et où est la dignité de celui qui se prête à une telle complicité ?
* * *
Au terme de ce bref parcours où ont été examinés les quatre concepts
majeurs qu'il faut nouer dans le débat sur l'euthanasie, l'on constate
que seule la dignité, correctement comprise en sa signification
ontologique, possède une valeur absolue. L'interdit du meurtre,
qu'aucune civilisation n'a intérêt à affaiblir, l'autonomie qu'il ne
faut pas confondre avec la libre disposition de soi, et la compassion
que l'intelligence doit éclairer, sont des valeurs qui n'ont pas ce
degré d'absoluité. C'est donc en référence à la dignité absolue de
l'homme, et non pas relative, que l'on doit refuser la légitimation de
l'euthanasie.
C'est ici que s'arrête le philosophe qui sait aussi que les décisions
concrètes n'ont pas la limpidité des raisonnements de « la belle âme
» dont parle Hegel. Et qu'aucune pratique, pas même celle des soins
palliatifs, n'éradiquera jamais le tragique de notre condition
mortelle. Mais il importe aussi de dire d'une voix claire, qu'une réponse
positive à la volonté de maîtrise dont témoigne la demande
d'euthanasie, représenterait un bénéfice bien incertain au regard de
la perte assurée que subirait l'humanité.
Laisser mourir ne sera jamais équivalent à faire mourir . Et laisser
mourir implique un compagnonnage patient, difficile, modeste, parfois
long, à l'opposé de la brutalité du geste, même enveloppé
d'apparente tendresse, qui met fin volontairement à la relation
humaine. Comme on l'a déjà dit, laisser mourir exclut toute
obstination déraisonnable et implique un combat sans restriction contre
la douleur au risque même de hâter la mort, ce qui n'est pas la même
chose que la vouloir. Cela exige donc un développement des soins
palliatifs et de l'accompagnement qui ne soient pas réduits à une
simple technique médicale, mais correspondent à un engagement éthique.
Tâche aussi ingrate que noble, aussi discrète qu'indispensable, et
sans doute médicalement et scientifiquement peu gratifiante. Mais cette
tâche est la marque du souci que l'homme porte à l'homme.
Jacques Ricot
Ce texte est désormais incorporé à
un recueil d'articles publié sous le titre
Philosophie et
fin de vie, ENSP (diffusion Gallimard), 2003 , 18€. Il a aussi
été publié par la revue
Jalmalv dans son numéro 63, en décembre 2000.
Sur le même thème Jacques Ricot a publié Dignité et euthanasie,
Editions Peins Feux , 2003, 8 €.
Vient de paraître au Editions M-EDITER :
Le
mourant : Le statut du mourant par Robert William Higgins,
La dignité du mourant par Jacques Ricot, La place du
mourant par Patrick Baudry, M-EDITER, Vallet, 2006
Jacques RICOT, agrégé de philosophie, est professeur en classes
préparatoires scientifiques au lycée Clemenceau de Nantes. Chargé de
cours de bio-éthique à l'université de Nantes, il intervient
également dans les formations des personnels soignants.

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